une lecture de Daniel Ducharme
Au
début de l’été, je cherchais un roman pour les vacances, et non un
roman de vacances, romans qu’il ne faut pas confondre car la nuance
est importante. Le premier vous porte haut, vous entraîne loin, vous
transporte au-delà de vos horizons, alors que le second ne cherche qu’à
vous divertir – comme tous ce qui entoure les Montréalais, voire les
habitants des grands villes occidentales: festivals, animations de rue,
cinéma, théâtre d’été, télévision, etc. –, vous divertir à en crever,
comme le dit le narrateur de Loin de Chandigarh. Donc, je me suis
cherché un roman de vacances. J’ai tenté de lire Je vous retrouverai
de John Irving, mais ça n’a pas collé avec mes humeurs. J’ai essayé de
lire d’autres romans aussi, mais peine perdue: aucun auteur n’avait la
plume assez puissante pour me détacher du sol… jusqu’à ce que je tombe sur
Loin de Chandigarh de l’auteur indien Tarun J. Tejpal.
Étrange roman que ce Loin de Chandigarh, un vaste roman à
l’ambition démesurée, comme le pays qui a donné naissance à son auteur:
l’Inde. Ce roman de quelque 700 pages est structuré en cinq parties de
dimensions à peu près égales: Prema (amour), Karma (action), Artha
(argent), Kama (désir) et Satya (vérité). Et il couvre près de vingt ans
d’histoire (1981-1999), même davantage si l’on tient compte des
digressions qui s’étendent parfois sur des dizaines de pages.
Tentons un résumé, forcément réducteur, comme tous les résumés de roman.
Dans la première partie (Prema: amour), il est question du
narrateur et de sa compagne Fizz, un couple de jeunes gens animé par une
passion amoureuse hors du commun. Il est question aussi du roman à écrire,
du projet littéraire qui porte et transporte le narrateur, lequel ne
travaille que pour vivre, c’est-à-dire sans ambition professionnelle, car
il veut garder sa vie pour d’autres choses. Dans la deuxième partie
(Karma: action), le couple quitte Chandigarh, ville nouvelle dans
le nord-ouest de l’Inde, pour s’installer à New Delhi. Le narrateur occupe
un poste de réviseur linguistique chez un éditeur tandis que Fizz devient
l’assistante d’une chercheure en sciences sociales. En troisième partie (Artha:
argent), après un long préambule racontant l’histoire de Bibi,
grand-mère paternelle du narrateur, ce dernier hérite d’une somme
importante de sa parente, somme qui permet au couple d’acheter une vielle
maison à Gethia, une petite ville du nord de l’Inde sise au pied de
l’Himalaya. Pendant des travaux de rénovation, le narrateur découvre, dans
un coffre en bois scellé, soixante-quatre carnets intimes entièrement
couverts d’une écriture fine. Dès la lecture des premières pages, le narrateur
plonge dans une léthargie obsessionnelle qui entraîne une crise du couple,
car il n’éprouve plus aucun désir pour Fizz qui, pratiquement abandonnée,
finit par le quitter. La quatrième partie (Kama: désir) est
consacrée à l’histoire de Catherine, une Américaine originaire de Chicago,
fille d’un père autrefois aventurier et d’une mère bigote, qui a épousé un
prince indien avant de se retrouver, en raison des suites d’une étrange
histoire d’amour, propriétaire de cette maison que seule la mort, en 1942,
lui fera quitter. Bien entendu, Catherine est l’auteure du journal intime
retrouvé par le narrateur. Enfin, dans la cinquième et dernière partie (Satya:
vérité), le narrateur rétablit les faits, expliquant les liens entre
les différents personnages du récit. Surtout, il entreprend de retrouver
Fizz, celle qu’il aime depuis toujours et qu’il n’a pas vue depuis les
quatre dernières années. L’histoire, qui a débuté en 1981, se termine à la
veille du millénaire, le 31 décembre 1999.
Que dire de ce gros roman? Un mot sur le titre, d’abord. Il est étonnant
qu’on ait traduit The Alchimy of Desire par Loin de Chandigarh,
un titre qui ne rend pas justice au contenu de ce roman tout entier axé
sur le désir humain. En témoigne la première phrase du roman: « L’amour
n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est le sexe ».
Certes, du sexe, vous en trouverez en pagaille dans Loin de Chandigarh,
mais que cela ne vous masque pas le fait que ce récit, rédigé à la
première personne, n’est rien d’autre qu’un formidable roman d’amour avec,
en toile de fond, l’histoire indienne depuis son accession à
l’indépendance. Roman d’amour, certes, mais rassurez-vous, nous sommes
très loin des Harlequin. En fait, Loin de Chandigarth est un
roman d’une sensualité omniprésente, un roman charnel qui vous surprendra
autant par sa salacité que pas sa force évocatrice, notamment sur le désir
qui, comme chacun sait, gouverne le monde. Comme l’indique le
Mahâbhârata, le grand livre sacré de l’Inde, «ce désir est une chose
insaisissable. Le désir engendre la mort, la destruction, l’affliction.
Mais le désir crée aussi l’amour, la beauté, l’art. Il est notre plus
grande perte. Et il est l’unique raison de nos actes (p. 255)». Encore une
fois, avant de tirer des conclusions, lisez la dernière phrase du roman,
cette phrase qui renverse le tout, remettant le désir et l’amour sur le
bon pied, cette phrase que je ne vous retranscris pas ici, pour des raisons
que vous comprendrez aisément.
Loin de Chandigarth est le premier roman de Tarun J. Tejpal, écrit
alors qu’il avait déjà dépassé la quarantaine. Comme tous les premiers
romans, il a la qualité de ses défauts, c’est-à-dire que Tejpal y a mis
tout son cœur, toute sa vie, édifiant un récit ample, généreux, dont la
structure, parfois, peut surprendre, notamment en raison des nombreuses
digressions qu’elle contient. Mais il s’agit sans aucun doute d’une
réussite car on se laisse prendre à sa lecture, dès les premières pages,
et on ne le quitte plus jusqu’à fin. Une fois les sept cents pages de mots
ingérés, on reste béat d’admiration, se demandant, comme à chaque fois
qu’on lit un tel livre, pourquoi ce récit, qui nous est déjà si familier,
a-t-il été écrit par quelqu’un de Chandigarh, ville artificielle conçue par
l’architecte suisse Le Corbusier, située à des milliers de kilomètres de
notre quartier. Pourquoi lui, et pas nous ?
Tarun J. Tejpal est un célèbre journaliste indien, fondateur de Tehelka,
un magazine d’investigation souvent inquiété par les autorités politiques
de New Delhi, ville de résidence Tejpal. Loin de Chandigarth est
son premier roman. Fasse le ciel qu’il en écrive d’autres.
Daniel Ducharme
août 2008