un texte de Dominique Garand
Si
vous êtes comme moi, il vous est difficile de vous prononcer
de manière catégorique au sujet du conflit qui sévit depuis
plus de soixante ans entre l’État d’Israël et les
Palestiniens. Il s’agit d’une réalité complexe et il suffit
de l’examiner tour à tour sous différentes perspectives pour
voir jaillir l’inextricable embrouillamini de ses
contradictions.
Comment se faire une opinion éclairée lorsque les informations qu’on nous donne sont souvent partielles, partiales, propagandistes ? Il y a la rudesse colonisatrice de l’État d’Israël, mais en contrepartie le terrorisme et la volonté professée par maints dirigeants arabes que disparaisse cet État. Ce conflit, qui plus est n’est pas local, il concerne non seulement le Moyen-Orient, mais aussi l’Europe et l’Amérique dans le rapport qu’ils entretiennent à l’égard du monde juif, d’une part, du monde arabo-musulman d’autre part. Autrefois considérée comme le centre du monde, Jérusalem demeure un point névralgique dans le difficile équilibre des rapports de force mondiaux.
Que peut le roman devant une telle situation ? Peut-il nous apporter un point de vue autre que ce que nous donnent à entendre les analyses de maints politologues experts ? Peut-il nourrir l’ambition d’offrir des solutions au problème ? Parmi les romanciers qui se sont frottés à ce sujet délicat, j’en retiens deux dont les œuvres peuvent être interrogées avec profit sur le mode de la comparaison : l’Algérien Yasmina Khadra avec L’attentat (2005) et le Juif américain Philip Roth avec Opération Shylock (1993, 1995 pour la traduction française).
Mi polar, mi roman politique, L’attentat est un récit de 246 pages destiné au grand public : intrigue simple et prenante, personnages réalistes campés avec force, voilà le genre d’ouvrage capable d’intéresser un adolescent autant qu’un adulte. Son narrateur et personnage principal, Amine, est un chirurgien israélien d’origine arabe (il y a une population arabe en Israël, le saviez-vous ?) qui se voit du jour au lendemain confronté à un terrible événement : appelé d’urgence à l’hôpital pour soigner les survivants d’un attentat commis par un kamikaze, il apprend que sa femme, son aimée d’origine palestinienne, en est l’auteur. Sa femme ne peut avoir agi seule, elle a sûrement été influencée, conditionnée, embrigadée. Voici donc Amine lancé dans une enquête visant à élucider le pourquoi et le comment de cet acte incompréhensible.
Yasmina Khadra est un arabe, de surcroît un ancien militaire de carrière. Cela donne à son propos une résonance particulière. On pourrait s’attendre à trouver chez lui un parti pris envers la cause palestinienne, mais ce n’est pas le cas. Il ne penche pas non plus du côté d’Israël. En fait, sa vision est celle d’un humaniste qui cherche à transcender ces divisions. Son personnage-narrateur est un médecin et c’est à travers lui qu’il prononcera un plaidoyer pour la vie, et donc contre la solution terroriste. Mais cela ne l’aura pas empêché chemin faisant de prêter oreille aux motivations des terroristes, à la douleur et à la désespérance au cœur de leurs choix tragiques.
La construction du roman obéit à un schéma dialectique assez clair : au cours de son enquête, Amine rencontre des personnages qui représentent chacun une faction impliquée. On voit bien que Khadra désire donner un point de vue nuancé et se tenir à distance d’une opposition manichéenne entre bons et méchants. D’ailleurs, son roman ne trace pas une ligne de partage entre les Israéliens et les Palestiniens, qui donnerait raison aux uns contre les autres. Les meilleurs amis d’Amine sont Israéliens, mais l’agent de police chargé de vérifier si Amine avait des contacts avec les terroristes, incarne le préjugé anti-arabe. Les figures de Palestiniens sont aussi très variées : elles passent du chef de guerre convaincu de mener une guerre juste, au vieux sage partisan du dialogue à partir de la reconnaissance des sources religieuses communes aux deux peuples, de l’imam endoctrineur au simple citoyen qui aimerait pouvoir vivre simplement sa vie, du doyen de tribu désireux d’assurer l’avenir des siens au petit-fils de ce dernier, qui pour sa part ne voit de solution pour y arriver que le sacrifice de sa jeune vie.
Tous ces discours, guerriers ou réconciliateurs, haineux ou compatissants, se succèdent et peu à peu, Amine est appelé à définir sa ligne de conduite, il est «embarqué», comme l’eût dit Sartre, c’est-à-dire qu’ il ne peut se défiler devant l’obligation de prendre position. Mais le fera-t-il selon la logique des visions antagonistes en place ? Non pas : il cherche une troisième voie, qui serait à la fois juste et non-sacrificielle. Déjà, le fait d’écouter les différents discours installe cette distance critique dont le roman a besoin pour élucider les contradictions. Quelque chose se dit là qu’il faut pouvoir entendre. Ainsi, même si les chefs guerriers ne sont pas présentés sous un jour très favorable, leurs propos contiennent des éléments de vérité et donnent des clés de compréhension. L’un d’eux, par exemple, explique à Amine que l’acte terroriste est à la base un moyen de reconquérir une dignité perdue et de surmonter une impuissance : «On apprend véritablement à haïr à partir de l’instant où l’on prend conscience de son impuissance. […] Quand les rêves sont éconduits, la mort devient l’ultime salut…». Ces paroles créent un contraste habile avec celles que le père d’Amine avait prononcées avant de mourir : «On peut tout te prendre ; tes biens, tes plus belles années, l’ensemble de tes joies, et l’ensemble de tes mérites, jusqu’à ta dernière chemise – il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l’on t’a confisqué».
En bout de ligne, quelle est la solution proposée ? On se doute bien qu’aucune n’est absolue ou encore applicable dans l’immédiat des relations politiques. Il faut d’abord comprendre que Khadra s’adresse à deux destinataires principaux, les Arabes et les Occidentaux. Les uns sont invités à dégager leur culture et l’estime d’eux-mêmes des cercles vicieux de la violence ; les autres sont appelés à mieux connaître et à comprendre la mentalité des peuples arabes, et aussi à prendre conscience du fait que leur méconnaissance et leurs préjugés engendrent également des effets violents. Il y a une négativité dans le roman de Khadra et elle consiste à rejeter radicalement la solution terroriste. Cela se fait de la part d’Amine par un plaidoyer pour la vie : «Car l’unique combat en quoi je crois et qui mériterait vraiment que l’on saigne pour lui […] consiste à réinventer la vie là où la mort a choisi d’opérer». Cette résistance à la pulsion de mort, Khadra en situe l’épicentre dans la culture, en particulier dans la littérature, véhicule qui permet selon lui la réalisation des rêves. Il veut rappeler aux Palestiniens la beauté de leur culture et il leur demande de se raccrocher à cela. Ce message a de quoi interpeler, mais il s’agit d’un appel lancé à la seule conscience individuelle, qui a le défaut de passer outre la contrainte du politique. «Choisissons la beauté et la vie», voilà en gros ce que nous propose Khadra.
* * *
D’une
tout autre facture est le roman de Philip Roth, Opération
Shylock, sous-titré Une confession. Bien que
l’auteur soit mondialement connu et s’avère un candidat
sérieux au Prix Nobel, on ne saurait parler ici d’un ouvrage
grand public. Volumineux (657 pages), le roman présente une
organisation formelle que l’on qualifiera, pour faire vite,
de postmoderne : mélange des genres, ironie,
méditation sur l’écriture en cours, références littéraires
constantes, multiplication des niveaux narratifs, thématique
du double…, tous ces ingrédients et bien d’autres en font un
roman destiné en premier lieu aux intellectuels et aux
littéraires. Mais justement, c’est là l’occasion pour nous
de nous demander si ce type de travail littéraire déploie
des stratégies permettant une approche plus poussée du
conflit israélo-palestinien. Le roman de Khadra, il faut
bien le dire, arbore un petit côté pédagogique et
moralisateur que l’on ne retrouve pas dans celui de Roth,
lequel peut s’avérer plutôt déconcertant par moments. Chez
Roth, les questions demeurent ouvertes. De plus,
contrairement à Khadra, il ne reste pas collé au seul
conflit entre Israéliens et Palestiniens, qu’il entremêle
plutôt à d’autres complexes dont il faut saisir les
ramifications avec le sujet central. De nombreux passages,
par exemple, le mettent en scène dans sa trajectoire
d’écrivain. Je devrais préciser : d’écrivain juif
américain. Le roman de Roth, en effet, multiplie les
perspectives sur la question juive : l’européenne,
l’américaine, l’israélienne, la palestinienne... Voyons plus
en détails.
Le récit commence lorsque le narrateur (l’écrivain Philip Roth) découvre qu’un individu a usurpé son identité et s’est mis, se faisant passer pour lui, à faire l’éloge du diasporisme. Cette théorie farfelue se propose de régler le problème israélien en encourageant les Juifs à retourner peupler cette Europe d’où Hitler les a délogés. Ainsi, les Juifs échapperont à un second génocide que préparent les pays arabes ; qui plus est, ils éviteront la souillure de leur identité profonde qu’entraînerait le recours à l’arme atomique. Le faux Philip Roth donne des conférences sur le sujet et on annonce même qu’il a rencontré un Lech Walesa tout à fait d’accord avec cette solution. L’écrivain songe aux mesures à prendre pour faire taire cet imposteur. Question sous-jacente : y a-t-il un lieu au monde où les Juifs pourraient vivre en toute quiétude ?
Entretemps, il se rend à Jérusalem pour mener des entretiens avec l’écrivain israélien Aharon Appelfeld, survivant des camps de la mort. Questions sous-jacentes : comment un écrivain peut-il raconter la Shoah ? Comment peut-il devenir Israélien ? Roth profite de sa présence à Jérusalem pour assister au procès de John Demjanjuk, suspecté d’être Ivan le Terrible, bourreau de Treblinka. Question sous-jacente : quel rapport existe-t-il entre cet homme ordinaire, employé et père modèle, et le monstre de Treblinka ? Cette indécidabilité fait écho à la relation qu’entretient Roth à l’égard de son double irritant : représente-t-il une part refoulée de lui, sa face honteuse et coupable ? L’autre Philip Roth lui est physiquement identique, et il se montre parfaitement informé des moindres détails de sa biographie. Le heurt entre les deux est violent, le faux demandant au vrai de le reconnaître et de l’aimer, le vrai le repoussant avec mépris. Mais cette situation loufoque jette le narrateur dans une série d’aventures burlesques qui donnent beaucoup de piquant au récit. Le faux Roth est non seulement le théoricien du diasporisme, il est aussi le fondateur de l’ASA, les Anti-Sémites Anonymes, dont on peut lire dans le roman le manifeste, ce qui est une occasion d’aborder la question : mais où s’enracine donc la haine du Juif ? Une longue tirade antisémite est retranscrite, dans laquelle on retrouve cette perle comique (et pathétique) : «Les Juifs sont toujours en train de râler, c’est à cause d’eux qu’il y a de l’antisémitisme».
Le roman de Roth baigne dans l’ambiguïté. En préface, il déclare qu’il a réellement vécu les événements rapportés dans sa «confession», mais une note au lecteur en fin de volume soutient qu’il s’agit d’une pure fiction et que cette confession est un faux. Par ailleurs, les extraits rapportés d’un entretien de Philip Roth avec Aharon Appelfeld ont effectivement été publiés dans le New York Times. Dans les interviews qui ont suivi la publication du roman, Roth a soutenu qu’il avait vraiment accompli une mission pour le compte du Mossad, mission dont il est indirectement question dans le livre (l’opération Shylock du titre), mais dont le compte rendu intégral aurait été délibérément retranché de la confession que nous lisons (ce qui entraîne une réflexion sur la souveraineté de la littérature à l’égard des pressions politiques).
La confrontation des discours est l’un des procédés qui rapprochent les romans de Khadra et de Roth, à ceci près que chez ce dernier, les discours sont beaucoup plus élaborés (on retrouve là quelques pièces d’anthologie). Le discours chez Khadra a quelque chose de maîtrisé et de rationalisé. Roth, au contraire, s’applique à le pousser jusqu’à sa dimension délirante. Le lecteur est d’abord interpelé par les raisons que chacun met de l’avant pour défendre son point de vue, mais petit à petit apparaissent les contradiction, l’aveuglement, le fond d’irrationalité. Le narrateur, tout aussi «embarqué» que l’est celui de Khadra, écoute tout cela d’un air médusé, sceptique mais incapable malgré tout d’échapper à la folie de l’autre. D’où le climat foncièrement paranoïaque du roman, à un point tel qu’on pourrait conclure qu’il met en scène, comme Shakespeare, le bruit et la fureur d’une humanité en proie au délire. Mais ce délire, en réalité, n’en est un qu’à demi ; en fait, il faudrait plutôt parler de duplicité et de comédie, chaque personnage cultivant son rôle, emporté par une dynamique qui échappe à son contrôle. Jusqu’à quel point sommes-nous manipulés, voilà la question.
Le seul discours qui semble exempt de folie est celui de l’écrivain Appelfeld, qui aborde le réel avec circonspection, réceptif à ce qu’il comporte d’indicible. Cette perspective constitue le point central de l’engagement de Roth : être témoin de la folie du monde et de la profonde division qui marque notre réalité de sujets, voilà sans doute la sagesse que propose ce roman à la fois comique et inquiétant.
Dominique Garand
juillet deux mille onze