Pink Floyd en rouge: du mythe au roman

un texte de Dominique Garand


Michele Mari, Pink Floyd en rouge, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Paris, éditions du Seuil, 2011, 310 p.

Voici un roman fascinant, né je présume de la conviction qu’une aventure artistique comme celle du groupe Pink Floyd nécessite, pour être exposée dans toute sa richesse, une approche totalement différente de celle pratiquée par les journalistes et chroniqueurs culturels. Michele Mari, l’auteur de ce roman publié d’abord en italien (Rosso Floyd en est le titre, le rouge se substituant au rose), réussit à hisser l’anecdote à la hauteur du symbole.

Il existe une pléthore de monographies et de numéros spéciaux sur l’histoire de Pink Floyd, la plupart conçus sur le modèle d’une bio-discographie commentée dans l’ordre chronologique. On connaît le genre : il suffit de retracer les étapes d’une carrière, les débuts, les développements, les crises internes, les succès, la consécration ; chemin faisant, on décrit les membres du groupe, leur personnalité, leurs qualités artistiques ; les plus aventureux commenteront les albums, leurs thématiques, leur atmosphère, mais rarement on y analysera la musique autrement que sur un mode impressionniste, ou encore à l’aide de catégories génériques (pop, space rock, rock psychédélique, etc.) dont la pertinence est douteuse, sinon vaseuse. De tels travaux s’avèrent le plus souvent décevants pour l’amateur désireux d’approcher le cœur d’une démarche artistique qui demande à être définie et décrite à partir de ce qui fait sa spécificité. Rendre compte de la renommée d’un groupe et des diverses positions que ses productions ont occupées au Billboard, c’est une chose, mais combien plus stimulante s’avère une entreprise qui s’appliquera à dégager des tracés signifiants, des motifs symboliques, et par là à cerner le noyau générateur d’un parcours créatif !

Dans ce fouillis redondant, voilà justement ce qu’accomplit l’ouvrage de Michele Mari, qui s’impose donc comme une exception joyeuse et scintille tel un diamant extrait du bourbier. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il dégage l’aventure floydienne du clinquant imposé par le showbizz et lance le lecteur sur d’audacieuses pistes interprétatives qui la rendent intelligible et signifiante. Il nous met en présence d’un drame et de sa sublimation artistique, il nous parle de ce que cet univers musical communique à l’espace mental de l’auditeur. Il le fait entrer dans la logique intime d’une démarche faite pourtant de tâtonnements, nourrie de tensions, concoctée dans l’obscurité des mécanismes psychiques les plus troubles.

Pourquoi un roman, demandera-t-on ? L’auteur ne pouvait-il pas nous livrer un essai appuyé sur des données authentiques, vérifiables ? Disons qu’il en aurait certainement été capable. Son livre, on ne peut plus documenté, est celui d’un érudit, d’un homme qui a déchiffré toutes les pochettes des albums et a suivi la trace du moindre nom qui s’y trouvait inscrit, d’un passionné qui connaît l’histoire de chaque morceau, qui a pris connaissance de tous les démos et de tous les inédits mis en circulation par les bootlegers, d’un homme enfin qui s’est interrogé sur le contenu des chansons et sur les personnages qu’elles mettent en scène (Arnold Layne, Vera Lynn, etc.). Bref, Pink Floyd en rouge regorge d’informations et fait aussi une place aux spéculations parfois bien hasardeuses des fans invétérés. Mais à la différence d’un essai, tout cela est rapporté de façon ludique et sur un mode polyphonique qui relativise les divers points de vue exprimés.

La polyphonie du montage romanesque est signalée dès le sous-titre : «Roman en 30 confessions, 53 témoignages, 27 lamentations dont 11 outre-mondaines, 6 interrogations, 3 exhortations, 15 rapports, une révélation et une contemplation». Tour à tour, des personnages prennent la parole et émettent un point de vue sur l’un ou l’autre aspect de l’histoire du groupe. Ce sont les membres de Pink Floyd, bien sûr, mais aussi des musiciens qui les ont côtoyés, des techniciens, des amis d’enfance, des proches, des producteurs, des journalistes, des photographes et illustrateurs, des cinéastes, voire même des personnages inventés tirés des chansons (Arnold Layne, le gnome), des morts et les deux musiciens jazz à l’origine du nom du groupe (Pink Anderson et Floyd Council). Seul Syd Barrett ne prend jamais la parole, alors que c’est pourtant lui qui constitue le sujet principal de tout ce montage, lui dont l’absence – ou plutôt le retrait - en devient la pulsation secrète.

Il est entendu que tous ces «témoignages» sont des faux (l’auteur le souligne expressément), malgré le fait qu’ils soient nourris en bien des endroits d’entretiens authentiques. On regrette parfois que ne soient pas distinguées les informations documentées de celles qui relèvent de la fantaisie. Le livre n’en devient pas pour autant inutile sur le plan de la connaissance, bien au contraire. Premièrement, il peut intriguer suffisamment, à la manière du roman historique, pour que le lecteur se lance dans des recherches afin de vérifier telle ou telle information. En deuxième lieu, le fait de déléguer la parole et de la répartir entre plus de soixante-dix personnages permet d’éviter le point de vue unique et autoritaire de l’essayiste. Les prises de parole, ici, entrent en interaction les unes avec les autres, se contredisent, se complètent, se nuancent. C’est ainsi que l’admiration béate et mythifiante devient roman et développe donc de l’intérieur, par le seul agencement formel, la mise à distance critique du mythe. Prêter un discours à des personnes vivantes peut s’avérer hasardeux, mais peut-on réellement parler de fausseté lorsqu’on sait que le mensonge, la dissimulation stratégique, l’affirmation conjoncturelle, le déni, l’aveuglement, voire la seule difficulté d’exprimer adéquatement une réalité vécue peuvent traverser la parole jugée «authentique» ? Au fond, chaque protagoniste livre ses hypothèses et c’est ainsi que le roman, avec cette démultiplication des points de vue et sa capacité d’accueillir le fantasme et la contradiction, atteint une vérité plus profonde que celle donnée par le factuel. Comme l’énonce Roger Waters, «L’homme cheval», au début de sa première «confession»: «J’ai entendu ce que mes compagnons ont dit jusqu’à présent. Je ne veux pas me prononcer. Tout est vrai et tout est faux. […] Les formes évoluent l’une dans l’autre et ce qui, un instant plus tôt, était vrai devient faux, et le faux devient vrai.» (p. 54)

La diversité des opinions émises n’empêche pas un certain cadrage de l’enquête. Ici, le rouge fil d’Ariane est sans conteste Syd Barrett, dit le Diamant Fou. Mari recense toutes les spéculations sur l’éclat noir de son destin. Barrett, force créatrice initiale, n’a enregistré qu’un seul album en entier avec le groupe, puis deux en solo, mais plusieurs interventions du roman proposent qu’il aurait participé subliminalement à tout ce qui a suivi. Sur le plan thématique, l’hypothèse est facilement défendable, puisque la folie occupe une place centrale dans tous les albums jusqu’à The Final Cut. D’autres hypothèses un peu plus délirantes suggèrent que ses compagnons, après l’avoir sacrifié, se seraient approprié ses idées musicales laissées en plan. Ailleurs, on ne retire pas le crédit aux compositeurs du groupe qui ont pris la relève, mais on laisse entendre dans un scénario fantaisiste non dénué de fondements psychologiques, que l’esprit de Barrett se serait infiltré dans le subconscient de ses amis, ou encore qu’il leur serait apparu en rêve pour leur souffler à l’oreille leur inspiration. Récit mythique, si l’on veut, mais qui est aussi l’occasion pour Mari d’énoncer des remarques fort pertinentes sur les œuvres en question (comme par exemple «The Great Gig in the Sky», sur Dark Side of the Moon).

Une chose est certaine, le drame inaugural vécu par le groupe a structuré profondément sa destinée. Barrett demeure un personnage énigmatique, entré de son vivant dans la légende comme d’autres le furent à leur mort (Brian Jones, Stuart Sutcliffe, par exemple, qui prennent la parole d’outre-tombe pour disserter autour de la théorie du sacrifice fondateur). On peut en faire un génie inégalé comme on peut le relativiser. On peut se le figurer en expert manipulateur s’amusant perversement à attiser la culpabilité de ses acolytes, ou au contraire en victime sacrificielle de ces derniers, qui auraient choisi de l’évincer tout en tirant profit de son mythe. Là-dessus, Mari est habile à reprendre les élucubrations des «fans fanatiques» qui pullulent sur les blogues, pour les soumettre au principe d’ironie et les brasser jusqu’à l’épuisement. Il reste que rien de tout cela n’a été vécu dans la légèreté par les principaux intéressés, et nul ne mettra en question la grandeur de l’œuvre qui a suivi la désintégration du diamant et son absorption dans un trou noir.

La force du roman de Mari réside dans l’interprétation qu’il donne de tous ces signes accompagnant l’histoire du groupe, des thèmes aux atmosphères musicales, des illustrations de pochettes aux montages scéniques. Du caractère de plus en plus démesuré du «machinisme colossal» affecté aux spectacles, un personnage dira par exemple qu’il s’agissait d’une tentative désespérée «de faire taire la voix d’un jeune garçon qui leur avait tout appris» (p. 65). Si cette conclusion est discutable, il n’en demeure pas moins que les pages qui la préparent, qui décrivent dans le détail le gigantisme aberrant entourant les prestations scéniques, appellent d’elles-mêmes une explication capable de dépasser la banale critique du mercantilisme spectaculaire (surtout quand on connaît le rapport ambigu d’un Waters au délire des audiences de spectacles rocks).

Le roman, il faut le souligner, ne manque pas d’humour. Comment ne pas sourire à la confession d’Alan Parsons : «Mon histoire professionnelle se prête à merveille à l’illustration de la question suivante : vaut-il mieux participer à une très grande entreprise en restant en coulisses, ou être le principal acteur d’une entreprise médiocre ?» (p. 60) On s’amusera aussi à la lecture des pages qui décrivent la rivalité mimétique de Gilmour et Waters devenus frères ennemis, de tous ces musiciens engagés dans leurs spectacles pour remplacer l’autre. Le roman fourmille de ces observations qui cernent en peu de mots les enjeux existentiels, artistiques, psychologiques et parfois même métaphysiques de certains faits.

Pour ma part, j’aurais souhaité des analyses musicales plus poussées, non pas tant musicologiques qu’esthétiques, c’est-à-dire capables de décrire avec justesse les sensations engendrées par la musique. Malgré leur rareté, les passages consacrés à la musique ont tout de même provoqué mon enthousiasme. Grand traqueur de signes, Mari excelle dans la mise en série de motifs. C’est ainsi qu’il recense, pour ensuite les interpréter comme une obsession d’un type particulier, la profusion de références sonores et textuelles aux animaux, dans toute l’œuvre du groupe. Ailleurs, il dresse la liste impressionnante des bruitages. Il dégage le sémantisme des pochettes, compare le jeu de guitare de Barrett et de Gilmour. À propos des symboles acoustiques (battements de cœur, par exemple) et géométriques (triangles, cercles lunaires), il s’amuse à confronter les physiologistes et les jungiens pour les renvoyer dos à dos, par la voix d’un Gilmour légèrement agacé. Il évoque le goût des structures architecturales (Wright et Waters étudiaient dans ce domaine avant de tout larguer pour la musique), que vient compenser l’approche plus sauvage de Barrett, dont la vocation première était la peinture.

En conclusion, je ne sais si un tel roman peut intéresser le lecteur qui ne connaîtrait rien de Pink Floyd. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman capable de transcender son sujet au point de vivre une existence autonome, il n’en demeure pas moins d’un grand intérêt pour un amateur du groupe. Sa forme kaléidoscopique, fortement inspirée de l’imaginaire même véhiculé par l’œuvre du groupe, enrichit notre regard et raffine notre écoute de perspectives vivantes et signifiantes. Plus encore, il fait passer le lecteur du mythe quelque peu idéalisé du génie foudroyé, vers le roman aux multiples protagonistes d’une aventure pleinement humaine.

 

Dominique Garand
novembre deux mille onze


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