Je ne contreviens pas aux règles de rédaction de ces essais en faisant une entrée à coelacanthe plutôt qu’à poisson. D’abord, il s’agit d’un nom commun. Ensuite, le coelacanthe n’est pas n’importe quel poisson: il a quelque chose à voir avec les origines communes de l’humanité. En effet, par son existence même, le coelacanthe anéantit une fois pour toutes le mythe du premier homme, un mythe qui a la vie dure, comme chacun sait. Pourtant, il n’est guère raisonnable de penser que, tous autant que nous sommes, nous descendons d’un seul individu. Et il l’est encore moins de penser que le recours à la généalogie, ou à toutes autres disciplines, nous permettrait de le découvrir, de l’identifier. Dans la religion chrétienne, ce premier homme a pour nom Adam. Dans d’autres religions, il a pour noms Yma, Gayamart, Kingou, Parusha, Projâpati, etc. Les mythes regorgent aussi de premiers hommes, fondateurs de communautés. Pour Jacques Lacarrière (Un jardin pour mémoire, NIL éditions, 1999, p. 177-178), ce sont des usurpateurs car l’espèce humaine ne peut avoir pour ancêtre commun un homme appartenant à une seule ethnie, à un seul peuple, à une seule religion et, surtout, à une seule race. «Le racisme, écrit-il, commence par le premier homme où chaque ethnie et chaque religion y projetèrent leur propre couleur». Alors, qui est-il, ce premier homme? Est-ce un blanc, un noir, un asiatique? En fait, chaque religion construit son premier homme à l’image des hommes et des femmes de sa communauté, de son territoire. La religion ne saurait être universelle, donc. Elle favorise plutôt une culture de l’ethnie qui confine à l’exclusion, voire au racisme. L’espèce humaine remonte bien au-delà des races, bien au-delà de l’homme, voire du primate. Charles Darwin a montré que nous sommes l’œuvre de la mer, de cette mer primitive qui a longtemps recouvert la presque totalité de la terre avant de laisser les continents émerger peu à peu. Mais, s’il en est ainsi, quelle forme pouvait-il avoir à l’origine, l’être vivant dont nous descendons tous? Certainement pas celle d’un chimpanzé. Alors, celle d’un poisson? Oui, pourquoi pas…
Jacques Lacarrière (ibid., p. 191) avance l’idée qu’il faut rechercher notre premier ancêtre dans les profondeurs insondables de la mer primitive. Or, il se trouve que ce premier ancêtre, un poisson de l’ordre des crossoptérygiens, vit toujours dans les fausses marines de l’archipel des Comores, à l’entrée du canal de Mozambique. Il a pour nom coelacanthe et possède, outre des ouïes et des écailles, des nageoires pédonculées à cinq cartilages qui sont à l’origine des pattes des futurs animaux terrestres. Selon l’encyclopédie libre Wikipédia, le coelacanthe n’a que peu évolué depuis 350 millions d’années et ressemble aux ancêtres aquatiques des vertébrés terrestres. Il possède d’ailleurs une poche d'air qui pourrait être le vestige d'un poumon ancestral, ce qui l'a souvent vu élevé au rang de fossile vivant ou de chaînon manquant. Pour Lacarrière, il ne fait pas de doute que «nous sommes les enfants du coelacanthe, ce qui relègue tout racisme ancestral au magasin des accessoires. Nés ou plutôt pressentis dans l’obscurité des grands fonds, nous devons d’être sur cette terre à cette émancipation cambrienne. De sorte que le portrait de l’ancêtre commun, le portrait du coelacanthe, avec ses nageoires délicatement frangées et ses moignons magnifiquement pédonculées, devrait figurer dans tous les foyers de ce monde».
Le coelacanthe, ce poisson qu’on croyait fossile jusqu’à ce que l’on découvre en 1935 dans les mers chaudes de l’archipel des Comores, nous rappelle la modestie de nos origines. Nul dieu, donc, nous a conçu, nous autres, fœtus qui portons encore sur nous «les nageoires frangées du coelacanthe et qui avons, il y a seulement quelques millions d’années, émergé de la grande nuit abyssale » (Lacarrière).
Daniel Ducharme
août 2007