Désir


Il y a de cela très très longtemps, le verbe considero, as, are pourrait avoir signifié, selon le professeur Patrice Cambronne, « regarder les astres ». Par opposition, le « désirant » serait alors celui qui est affligé de desiderium, car il n'a plus son astre (sidus, sidera), sa bonne étoile. Le desiderans est sans repère céleste, comme s'il avait perdu sa constellation, comme s'il avait perdu le nord ; au loin de ce qui l'axe et lui donne sens, l'être soumis à un grand désir voit sa vie perdre tout attrait, toute saveur. Son but, son pôle, son référent est devenu inaccessible ; il lui en faut un nouveau, qu'il désire évidemment plus que tout, et pour lequel peut-être il aura rejeté l'ancien, ou face auquel l'ancien sera devenu inopérant, invisible.

D'où deux applications, où le mot est à sa place exacte : le désir d'amour, et le désir de l'âme (voyez, à ce sujet, dans les homélies d'Augustin, l'association qu'il fait du désir et de la prière). Car le désir est à rapprocher des phénomènes gravitationnels, qui introduisent à la fusion née de la rencontre entre l'astre et ce qu'il attire (Augustin aura manqué d'être soufi). En attendant, le désirant erre dans le vide.

Littérature du désert. Nicolas Bouvier, dans L'usage du monde, nous livre, depuis la Perse, ce petit poème consolateur : « Si l'abri de ta nuit est peu sûr et ton but encore lointain, sache qu'il n'existe pas de chemin sans terme ; ne sois pas triste. »


Allan Ewran Berger
mars 2010


On a vu que, pour le mot amour, la définition du Petit Robert met l’accent sur le caractère passionnel de l’amour, ce qui étonne de la part d’un ouvrage si sérieux. Pour désir, on ne fait guère mieux: «Prise de conscience d’une tendance vers un objet connu ou imaginé». Ou encore: «Tendance consciente aux plaisirs charnels». À mon avis, on surestime nettement les hommes et les femmes quand on assume qu’ils prennent conscience d’un phénomène aussi complexe que le désir amoureux, un phénomène forcément qui les dépasse. Par ailleurs, un philosophe du nom de René Girard a démontré à plus d’une reprise la nature mimétique de la passion amoureuse. En effet, pour ce dernier, la passion – autrement dit, le désir – est toujours renforcée par la présence d’un médiateur, un élément tiers qui désigne à l’individu l’objet de son désir. Et cet individu, aux prises avec le désir mimétique, n’est jamais vraiment en paix avec lui-même car, aussitôt son désir satisfait, il ne désire plus la personne, objet de sa passion. Or je ne crois pas que cette quête permanente motivée par le désir d’un objet montré comme désirable par un tiers puisse être, de quelque façon que ce soit, associée à l’amour. Et je crois encore moins qu’un individu en situation de désir en soit totalement conscient. Ce n’est sans doute pas sans raison, aussi, que de grandes religions comme le bouddhisme, par exemple, tendent vers un seul et même but: libérer l’homme du désir.

Daniel Ducharme
janvier 2008


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