Livre


Ça ne vous aura pas échappé : en latin, le livre se dit liber, libris ; et la liberté : libertas, libertatis. La liberté est une capacité, ou une qualité (surtout dans le monde antique, où l'esclavage n'est jamais loin) : état de celui qui est livre... Ah zut, je voulais dire « libre », mais je n'y arrive pas... Li-breuh, non d'un chien pelé ! Enfin quoi, ça fait six fois, maintenant, que je m'emberlificote les tentacules entre le B et le V.

Pourquoi ne puis-je articuler tranquillement ce que j'ai envie d'exprimer ? Parce que j'ai bu quatre bières et deux vodkas, et que je suis un peu ibre ? Mes doigts, qui tapent sur le clavier, n'arrêtent pas de confondre les deux touches. Or, comme ces deux saletés de B et de V sont éloignées au point que taper l'une pour l'autre ne peut se faire que par volonté forte et déterminée, j'en conclus que c'est mon cerveau qui se mélange les pinceaux, le vilain canard, et qui fait tricoter mes pauvres doigts n'importe comment. En somme, ça sent le bug. Du reste, et comme si ça ne suffisait pas, en langage parlé, les B (ou P) et les V sont interchangeables.

Et le temps n'arrange rien à l'affaire ! Voyez aborto, as, are : avorter ; hiver c'est hibernum... Et « bug », puisqu'on en parle, viendrait, en tirant bien fort sur les cheveux du voisin, de l'effrayant bwg qui veut dire goblin (avec un B) qu'ordinairement on extrait du Picto-Saxon des Ardennes gwln. Après quelques sauts périlleux d'une langue à l'autre en chevauchant mille hypothèses, on en arrive à tomber sur κσβαλος, un mot grec et montagneux dont la racine proto-germanique est non point kob- mais kov- (avec un V), ce qui signifierait « tiny room », le terrible réduit bien sombre : voici donc le berniclop des fissures, l'invisible vermenier qui vous pourrit l'existence, le nain de jardin velu (villosus – syn. pilosus : pileux) qui squatte l'arrière du vaisselier. Un V qui se déguise en B ou en P pour nous faire palputier, après quoi l'on vafouille ; ça fait des bulles, et quelqu'un rigole sous la troisième marche de l'escalier (celle qui grince). Oui oui je suis un peu ivre, mais tout ce que je raconte est rigoureusement plausible !

J'appends que jadis, une partie de l'écorce, le liber, servait jadis de support à l'écriture (cf. Gaffiot). L'écorce qui pousse de l'arbre vers l'extérieur, porte ainsi un nom issu de la souche même dont vient le mot qui désigne les enfants, qui poussent des parents ; les enfants : liberi...

En somme, le livre est un enfant qui rend libre, et ivre aussi (ebrius). Car Liber, c'est d'abord une divinité du pinard, qui sera bientôt supplantée par Bacchus ; voyez le mot libation. La vinasse rend libre. Alain Nadaud : Ivre de livres, chez Balland.

Liber. Livre. Libre. Ivresse. Coincidences, convergences ? Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants !

À votre santé !

 

Allan Erwan Berger
juillet 2010


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