Racine


Pour le Petit Robert 1987, la racine est «la partie axiale des plantes vasculaires qui croît en sens inverse de la tige et par laquelle la plante se fixe et absorbe les éléments dont elle se nourrit». Bien entendu, c’est le sens figuré du mot racine qui nous intéresse ici, et non son rattachement à la botanique. En effet, hors des sentiers battus des plantes et des arbres, les racines évoquent pour nous la profondeur d’une chose, sa solidité, sa durabilité, voire sa force. En politique, par exemple, on recourt souvent à ce mot pour évoquer la solidité d’un peuple qui, comme un arbre aux racines profondes, résiste aux agressions de toutes sortes, poursuivant son idéal contre vents et marées. C’est sans doute ce qui explique que les métaphores ayant pour base le mot racine sont monnaies courantes dans les nationalismes de tout acabit. Au Québec, la fréquence d’usage du mot n’étonnera personne, tant dans la classe politique que dans les milieux de l’histoire et de la généalogie. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre des expressions telles que on est fiers de nos racines, comme si nous pouvions ressentir de la fierté pour un événement – être né à quelque part – sur lequel nous n’avons eu aucun contrôle, compte du fait qu’il est le fruit du pur hasard. Enfin…

Dans son roman Origines (Grasset 2004, p. 9), l’écrivain libanais d’expression française Amin Maalouf s’exprime ainsi sur cette notion: «Les racines, écrit-il, s’enfoncent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres; elles retiennent l’arbre captif dès sa naissance, et le nourrissent au prix d’un chantage: Tu te libèrent, tu meurs!» À l’instar de cet auteur, je n’aime pas le mot racine. Les racines, en s’enfonçant dans la terre, sont faites pour nourrir l’arbre, non les humains. Les racines sont du domaine de la terre, lieu où l’on enfouit nos corps quand la vie s'est éteinte en nous, un lieu pour pourrir, pas pour vivre. Certes, la terre est nourricière, justement en raison de ce procédé de décomposition. Mais ce n’est pas de cette vie-là dont il est question ici. À racine je préfère nettement origine, « le milieu d’où vient une chose, un individu » (Petit Robert 1987). Contrairement aux racines, les origines ne sont en aucun cas une entrave à nos pieds qui sont faits pour marcher, non pour se fixer. Nous sommes faits pour prendre la route, frères humains. Et si parfois nous regardons en arrière, c’est simplement pour mesurer le chemin parcouru, car il importe de recréer le premier geste, de revivre la première fois,  pour comprendre enfin d’où nous venons: ces origines à partir desquelles nous nous élevons dans le ciel.

 

Daniel Ducharme
mars 2008


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