une nouvelle d'Eliott Ducharme
C’était pour ce soir. Je devais effectuer un gros deal sur le plateau de Lautagne. Deal qui, apparemment, pourrait rapporter un bon paquet d’argent.
J’étais sur le plateau, scrutant la ville et les alentours. C’était superbe. La nuit tardait à tomber en plein mois de juillet et on pouvait encore distinguer parfaitement le paysage. Au loin, regardant le Vercors, j’eus soudain l’impression d’entendre le vent pleurer ceux qui y avaient laissé leur vie, ceux que la ville, silencieuse à cette heure, avait fini par oublier. Valence était calme, éclairée par la lumière des lampadaires et des habitations. Devant moi, l’hôpital occupait à lui seul une bonne partie de la vue. Les quelques habitations que j’avais pu voir en montant étaient désormais plongées dans l’obscurité. Le centre-ville, plus éclairé, témoignait d’une agitation plus importante. J’arrivais à voir l’église. J’ai toujours aimé les églises, bien que je ne croie pas en Dieu. Je n’ai jamais cru en grand-chose, d’ailleurs. Mais le style architectural des églises m’impressionnait. Je me suis toujours demandé comment des hommes, privés des moyens modernes que l’on a aujourd’hui, avaient pu construire de tels bâtiments. La végétation s’étendait autour de moi et j’avais l’impression d’être dans une oasis de fraîcheur à l’intérieur d’une ville agonisante. J’apercevais le château d’eau, réserve de la ville, dont l’éclatante blancheur contrastait avec la pénombre des alentours.
Je jetais un furtif coup d’oeil à ma montre: onze heures et demi. Cela faisait déjà une heure que je contemplais le paysage. Je devais me faire livrer deux kilos de colombienne à minuit et demi tapant, mais j’étais tout de même parti largement en avance car je ne pouvais plus supporter de rester chez moi à faire les cent pas. J’étais donc à Lautagne, allongé dans l’herbe plus très verte en cette saison, complètement coupé du reste du monde.
Je me remémorais la difficulté que j’avais éprouvée avant de réussir à me plonger dans le milieu pas très net du trafic de drogue. Je commençais, si je puis dire, en bas de l’échelle sociale des vendeurs de came. Il y a trois mois, un bon ami me mit en contact avec un petit dealer, opérant néanmoins dans une organisation relativement importante. La première rencontre eut lieu au parc Jouvet. Le type, d’aspect douteux, me remit un paquet que je ne devais ouvrir sous aucun prétexte et livrer sans poser de question, dans la discrétion la plus totale, dans une boutique soit-disant fermée de la Grand Rue.
La Grand Rue!
Je la connais plus que par cœur du fait de mes autres «livraisons». À l’époque, cette rue fut baptisée ainsi car elle était le principal axe de la ville, la rue la plus importante dont l’influence se répercutait sur le reste de la ville.
J’eus vite fait de comprendre que ce nom n’avait rien à envier de sa signification d’antan. De nos jours, de cette même rue s’étend un trafic de stupéfiants à l’échelle régionale: Valence, ville paisible et innocente en apparence, approvisionnait à elle seule tout le sud-est de la France.
Mon travail finit par donner satisfaction; étant discret et efficace, je montai très vite en grade. Deux mois après des débuts prometteurs, je fus recommandé pour un autre boulot et convoqué par les membres-clés de l’organisation. Nous avions rendez-vous dans un café, rue Victor Hugo. Bien sûr, comme je m’en étais douté, ne m’attendait là-bas qu’un sous-fifre qui, après s’être assuré que je n’étais pas armé, me fit monter dans une Jaguar noire aux vitres tintées garée juste à coté de lui.
L’homme, peu bavard, me conduisit à une immense propriété située chemin du Robinson. Je rencontrai là le grand patron de ce que je m’amusais à appeler «la mafia valentinoise». Je dus lui plaire car il me chargea de l’importante mission que je m’apprêtais à effectuer aujourd’hui: réceptionner deux kilos de cocaïne qu’une bande de gros exportateurs, de passage à Valence, était censée me livrer dans quelque dix minutes.
J’avais toutes les cartes en main, je m’apprêtais à effectuer le coup le plus juteux de ma carrière: deux kilos que le patron attendait avec impatience dès le lendemain de l’opération.
Je fis de mon mieux pour me détendre, il ne restait maintenant plus que cinq minutes et je devenais de plus en plus nerveux. Et s’ils ne venaient pas? Je serrais contre moi la mallette contenant l’importante somme d’argent que, si tout se passait bien, je serais en mesure d’échanger contre la marchandise. Que ne ferait-on pas pour de l’argent? Pendant un court instant, je songeai à m’enfuir avec le fric. Idée stupide, ils m’auraient retrouvé.
De toute façon, il était trop tard pour reculer; il était à présent minuit et demi et j’entendis une voiture s’engouffrer dans le sombre chemin qui menait au plateau. Je fus ébloui par la lumière des phares de la berline qui se tenait à présent devant moi. Deux silhouettes en sortirent, l’une d’elle tenant une valise dans sa main droite.
J’entendis soudain le bruit d’une arme qu’on charge. Le reste de la scène devint flou, comme saccadé dans ma mémoire. L’homme à la valise sortit une arme, un coup de feu retentit, l’homme, mortellement touché, s’écroula. Le deuxième leva les mains. J’entendis une voix crier: «Bonne prise, lieutenant!». C’était fini, j’allais enfin pouvoir rentrer chez moi retrouver ma femme qui m’attendait sûrement, inquiète. La vie n’est pas toujours facile quand on est agent des stups.
Eliott Ducharme
février 2007