Papy a refermé son livre,
ma puce

une fiction d'Élisa T


Depuis vendredi, le Grand Livre de Papy est fermé. Tout comme la maison.

Tu te souviens ma puce ? Il a écrit un des derniers chapitres avec nous.

Avant le mot « fin », il y a la petite fenêtre du haut, derrière laquelle il nous dit au-revoir de la main. Quelques grands chapitres auparavant, Mamie, son grand Amour, se tenait là aussi, tout contre lui.

Ce jour-là, malgré sa maladie, il avait tenu à nous servir, comme promis, sa ratatouille célèbre, celle qu'il faisait cuire dans la cendre. Les senteurs de cette journée d'été nous tiendront chaud tous les hivers, ma puce.

Dans le livre de Papy, les pages petit à petit se sont couvertes d'images dans lesquelles tu étais. Toi, ma puce, tu arrivais dans la vie de Mamie et Papy de Limoux. Du haut de tes deux ans, tu les as pris dans tes petites menottes, tu les as aimés tout de suite, tu as décidé que tu serais leur petite-fille. Et ils ont marché, ma puce.

Dans ce livre, avant que les chapitres enlèvent Mamie, les pages se couvraient au fil des années de nos visites. Comment douter de retrouver quelque part le jour où tu avais appris à l'école à faire « la pince ». Sur les genoux de Papy, tu agrippais ses lèvres, pour les fermer avec tes petites mains au Nutella.

Des pages plus loin, tu retrouverais cette journée pendant laquelle tu voulais le guérir de son rhume avec ton gâteau au yaourt et un verre de blanquette de Limoux.

Les séances au coin de la cheminée, quand vous cuisiez tous les deux les saucisses et le sanglier, ces moments où tu te transformais en Obélix. Les batailles à coup d'épée de Carcassonne. Le sol tiède, sur lequel tu aimais sortir les jouets anciens, ceux de Daddy et de ses sœurs, les petites voitures, les soldats de plomb. Tu as toujours aimé les jouets de garçon, ma puce... Papy en était fier !

Puis les anniversaires, les fêtes...

Et l'éloignement en grandissant, ma puce. Le départ de Mamie, la maison qui change...

Il y a quelques mois, toi et moi, nous avons fait un retour en arrière. Nous avons pleuré ma puce, avec lui, quand il nous a serrées dans ses bras, nous arrachant la promesse de se retrouver, comme avant, tous les trois, devant la cheminée.

Tu as eu ta dernière leçon de vie, tu te souviens, ma puce ? Une histoire de corde à ne pas casser.

Papy est parti à son tour, la maison est fermée. Tu le sais bien, nous ne sommes pas de sa famille. Nous ne nous arrêterons plus à Limoux, dans cette rue, cette entrée.

Tu ne diras plus, comme lorsque tu avais quatre ans, et que tu voulais fuguer, trépignant de colère, avec ton petit sac à dos rose : « je vais chez Papy et Mamie de Limoux ».

Ma puce, je suis si triste aussi.

 

Élisa T.

janvier 2012


revenir en haut


 
  |  ©  écouter lite penser 2011 |  Site hébergé chez CD-SCRIPT  (merci) |