une lecture de Frédéric Lepage
« [...] quand quelqu'un a la chance de vivre dans une histoire, de vivre dans un monde imaginaire, les peines de ce monde-ci disparaissent. Tant que l'histoire continue, la réalité n'existe plus. »
À soixante ans, Nathan Glass retourne vivre à New York, plus précisément à Brooklyn, le quartier de son enfance. En rémission d'un cancer, divorcé d'un trop long mariage, il décide de vivre sa retraite dans le calme, profitant ici et là des plaisirs de la vie quotidienne: la découverte d'un voisinage vivant et diversifié, les flirts innocents avec une serveuse de restaurant. Il décide de tromper son oisiveté avec la rédaction du Livre de la folie humaine, recueil des différentes gaffes et erreurs, comiques ou tragiques, qu'il a commises ou que d'autres ont vécues.
Sa retraite prend un autre tournant lorsque réapparaît son neveu Tom Wood, disparu du décor depuis de nombreuses années. Ayant abandonné la rédaction d'un doctorat en littérature, Tom s'est imposé un purgatoire, une vie sans projets ni futur. Il dort dans un petit studio minable, survit comme chauffeur de taxi et, plus tard, comme assistant de Harry Brightman, le vieux propriétaire gai d'une librairie de livres rares et usagés. Nathan et Harry tentent de redonner à Tom sa fierté, mais eux-mêmes doivent composer avec leur passé, le poids de leurs souvenirs et l'incertitude de leur avenir.
Les trois hommes chercheront ainsi le bonheur et le salut, chacun à leur façon. Nathan cherchera à se réconcilier avec sa fille, Tom se pâmera pour une jeune mère inaccessible. Harry, ancien voyou sympathique et bavard, se lancera dans une fraude à l'issue plus qu'incertaine. Bientôt, une enfant de neuf ans leur tombera dessus. Abandonnée par la soeur de Tom, intelligente comme une adulte, Lucy s'amuse devant ses nouveaux tuteurs pris au dépourvu. Des choix devront être faits par ces personnages en quête d'eux-mêmes, dans ce New York d'avant le 11 septembre 2001...
Avec ses histoires de remises en question et d'ambitions abandonnées,
on pourrait s'attendre, de ce roman, à une atmosphère lourde de lamentations
et à des hommes et des femmes qui vont, le pas pesant, de déchéance en
déchéance. Paul Auster nous propose plutôt, dans Brooklyn Follies,
des personnages attachants, lucides quant à leur lâcheté, sereins devant
leurs erreurs. Dans ce récit, une certitude s'impose: la seule solution
possible, c'est continuer à avancer. Reprendre le contrôle de leur vie,
voilà le but implicite de ces personnalités à la fois fortes et fragiles.
Ces purgatoires personnels ne sont pas suffisants pour continuer à vivre. Alors, ils parlent, ils fabulent, ils construisent de grandes théories qui aident à supporter le quotidien, ils fantasment sur des amours imaginaires, ils inventent des projets fous mais réconfortants: la fiction pour tolérer l'existence, en somme. Certains utiliseront la fiction pour refaire leur vie, comme Harry le faussaire d'oeuvres d'art. D'autres tenteront de quitter le doux refuge des mots et de reprendre pied dans la réalité.
Tortueux cependant sont les chemins chez Auster, où les destins des personnages sont en partie décidés par des séries d'incidents et de choix qui semblent insignifiants à première vue. La venue de Lucy, la décision de la confier à une parente du Vermont, le voyage par les petites routes plutôt que par les grands axes routiers, le repas avant le ravitaillement en essence... Tous ces événements, sans lien logique en apparence, vont permettre à Tom de sortir définitivement de son marasme. C'est bien sûr un faux hasard, savamment orchestré par l'auteur, qui illustre toutefois l'impossibilité de prévoir avec exactitude le cours des choses.
Tel est Brooklyn Follies, une sorte de Livre sur la folie humaine racontant les péripéties de ses personnages, leurs échecs, leurs réussites, leur fuite dans les discours rassurants, leur impuissance devant les étranges coïncidences. Plusieurs types de lecture sont offerts, comme c'est toujours le cas chez Paul Auster. Une lecture de loisir est parfaitement possible, au gré des histoires divertissantes racontées dans une langue simple et épurée, qui évite les descriptions superflues de lieux et de personnes. La traduction est d'ailleurs excellente, malgré quelques expressions franco-françaises qui feront sourciller le lecteur québécois. Elles sont très rares cependant et nous rappellent qu'Auster fut d'abord reconnu en France avant de l'être aux États-Unis: nul n'est prophète en son pays, comme le veut le cliché...
Des lectures à l'analyse plus poussée sont également possibles. Le littéraire professionnel ou en herbe s'amusera des anecdotes racontées par Tom, toujours aussi vif d'esprit malgré l'abandon de ses études. Un fait divers concernant Kafka se révèle aussi intéressant que touchant. Ému par une enfant qui pleurait la perte de sa poupée, Kafka rédigea des lettres dans lesquelles le jouet perdu racontait sa nouvelle vie. Pendant trois semaines, jour après jour, Kafka lut les «lettres» de la poupée à la petite fille. Peu à peu, la petite fille oublia son chagrin, emportée par le récit de l'écrivain à qui il ne restait que quelques mois à vivre...
La fiction essentielle à la vie... N'est-ce pas un peu ce que l'on recherche tous à la lecture d'un roman?
Paul Auster est d'une constance exceptionnelle dans son oeuvre et il aborde sensiblement les mêmes thèmes à chaque nouvelle publication: le hasard, le pouvoir des mots et de la fiction, l'importance de la famille et du père... Cette constance peut lasser, un peu à la manière d'un ami que l'on connaît trop. On devine ses sujets de conversation, sa prochaine réplique, ses inquiétudes et ses joies... Alors, un temps d'arrêt est nécessaire, afin de s'ennuyer de l'ami en question... Pendant plusieurs années, j'ai refusé de lire les nouveaux romans d'Auster: ses récits me semblaient identiques d'une fois à l'autre.
Le temps a passé. Et voilà que je me remets à apprécier son univers. Voilà que je réalise que sa fiction m'est essentielle.
Je viens de renouer avec un ami que j'avais laissé tomber.
Je vous recommande au moins deux sites sur Paul Auster qui vous permettront
d'en apprendre davantage sur cet auteur américain: la fiche
de l'auteur des éditions Acte Sud et un site d'un amateur
de l'oeuvre avec plusieurs liens intéressants.
Frédéric Lepage
octobre 2007