Les Amants du Spoutnik (Haruki Murakami)

une lecture de Frédéric Lepage


Murakami, Haruki. Les amants du Spoutnik / traduit du japonais par Corinne Atlan. Paris, 10/18, c1999, 2006.

Sumire est le stéréotype de l'écrivaine en devenir: elle s'habille à la façon des personnages de Kerouac (bien qu'elle soit Japonaise), écrit tard dans la nuit en grillant des cigarettes l'une après l'autre, détruit ses manuscrits dans des excès de découragement. Jeune enseignant du primaire, K. partage avec elle sa passion pour la littérature, lui prodigue des conseils sur l'écriture et se fait réveiller à trois heures du matin par son amie angoissée.  Il a beau être un homme pragmatique et détaché, K (aussi le narrateur du roman) ne peut s'empêcher d'être amoureux fou de Sumire. Cette dernière ne se rend pas compte de ses sentiments, mais peu importe à K.,  elle est la seule femme qui lui fait traverser la frontière entre lui et le monde. En attendant, des aventures avec les mères de ses élèves lui permettent de calmer ses pulsions.

Sumire tombe toutefois amoureuse d'une autre femme: Miu, une importatrice de vins qui a étudié le piano classique. Elle hésite à dévoiler ses sentiments, mais devient tout de même sa secrétaire particulière. Son nouveau travail l'oblige à changer ses habitudes de vie. Ses vêtements, donnés par Miu, se font plus classiques. Elle se réveille tôt pour se rendre au boulot et partager avec sa patronne d'agréables conversations sur la musique et le vin. Étonnée du savoir-vivre et de l'élégance de Miu, Sumire lui voue une grande admiration et est prête à faire tout ce qu'elle lui demande. Malgré tout, cette nouvelle vie ne lui laisse plus d'énergie pour écrire ou pour faire des confidences à K. Elle se demande parfois si elle ne transforme pas en une autre personne, en une inconnue. Pendant ce temps, K. accepte à contrecœur de voir sa Sumire amoureuse d'une autre personne que lui.

Au cours d'un voyage sur une île grecque isolée, Sumire disparaît sans laisser d'indice. Demandant l'aide de K., Miu accepte de se dévoiler quelque peu. Malgré son charme et ses habiletés sociales, Miu s'avoue incapable de la moindre intimité physique. Elle avait bien essayé de répondre aux avances de plus en plus pressantes de Sumire mais en vain. Cette dernière s'est-elle enfuie par déception? Pourtant, ses vêtements et documents sont restés sur place, et aucune Japonaise n'a pris le traversier de l'île. Sumire s'est envolée «comme une fumée»...

Les satellites sont un motif récurrent du roman. Telles des sphères creuses en orbite, les personnages solitaires sont sans cesse à la poursuite d'autrui. Lorsque l'un d'eux prend la parole, c'est pour parler de ses amis ou pour disserter sur son incapacité à entrer en relation. Cette recherche de l'autre trahit une aspiration à se fondre, à se réfugier dans l'être aimé: personne n'est complet en lui-même, l'identité devient trouble. À défaut d'un homme ou d'une femme, la littérature et la musique permettent de mieux supporter ce monde difficile et terriblement vide.

Seul, on ne se suffit pas et le langage s'en ressent. Souvent, des expressions particulières de l'un vont se retrouver dans le discours de l'autre. Cette «contamination» des langages pourrait supposer que les personnages réussissent à s'unir, mais ils restent fondamentalement isolés. Que la cause soit une panne du désir ou une personnalité taciturne, ils s'éloignent les uns des autres. Demeurent les mots partagés, seuls vestiges des relations infructueuses et ratées. Alors que sa solitude s'accroît, K. garde son calme et ses manières détachées, mais ses pensées se tournent toujours vers Sumire, vers ses mots, vers ses appels fous et joyeux à trois heures du matin. Cette obsession aboutit, dans une scène finale à la fois superbe et désespérée, en une parfaite et étrange fusion avec son amie disparue.

Les êtres sont porteurs d'une contradiction fondamentale: ils cherchent la présence d'autrui tout en se révélant incapables de vivre ces relations. Ironiquement, ce n'est que par l'absence d'une personne que devient possible l'harmonie avec elle, ou plutôt avec l'image que l'on en a conservé.

Je dois avouer que les premières pages du roman m'ont laissé songeur. Des métaphores sur l'amour frisent le ridicule et les mentions fréquentes d'écrivains et de compositeurs de musique classique font craindre le name-dropping. Ces éléments prennent sens un peu plus loin, mais il faut faire preuve de patience afin de percevoir la richesse de la narration de Murakami. J'ai reposé le livre avec la satisfaction d'avoir découvert une oeuvre à la fois cohérente et touchante.

 Romancier japonais ayant déjà enseigné aux États-Unis, Haruki Murakami (Kyoto, 1949) entremêle dans ses écrits sa connaissance des cultures occidentales et japonaises. Kafka sur le rivage et Le passage de la nuit sont ses deux dernières publications traduites en français. Son très beau site officiel (en anglais) est une mine d'informations contenant entre autres plusieurs entrevues et extraits.

 

Frédéric Lepage
juillet 2008


revenir en haut


 
  |  ©  écouter lite penser 2008 |  Site hébergé chez CD-SCRIPT  (merci) |