une lecture de Frédéric Lepage
«Tyler avait sa théorie là-dessus, à savoir, attirer l'attention de Dieu en étant mauvais valait mieux que de ne pas attirer l'attention du tout. Peut-être parce que la haine de Dieu est préférable à son indifférence. Si vous aviez à choisir, admettant que vous puissiez être le pire ennemi de Dieu ou rien du tout, que préféreriez-vous?»
Le narrateur n'arrive pas à dormir. Il se lève chaque matin épuisé, désespéré. Comble de malheur, son travail l'oblige à voyager partout aux États-Unis à la merci des décalages horaires. Il consiste à inspecter des accidents d'automobile, à calculer froidement les données. Si les indemnités versées aux familles en deuil sont trop élevées, les voitures défectueuses sont rappelées. Dans le cas contraire, rien n'est fait... Une insatisfaction lourde et confuse gruge la vie de ce jeune homme sans nom de trente ans.
N'arrivant toujours pas à dormir, il fréquente des groupes de soutien: cancer des os ou des testicules, parasites du cerveau... Il ne souffre d'aucune de ces infections, mais visiter ces groupes lui permet de pleurer, de se perdre dans la compassion des autres. Après ces rencontres avec ces personnes en pleine souffrance, il rentre chez lui reposé, ressuscité. Il peut enfin dormir. Ce manège se poursuit pendant deux ans jusqu'à l'arrivée d'un autre imposteur, Marla Singer. Ses propres mensonges sont alors reflétés par la présence de cette femme. Sa tranquillité s'effondre et l'insomnie réapparaît.
Par un fameux coup du destin, son appartement explose lors d'un voyage d'affaires. Sans biens ni foyer, il demande l'aide d'un nouvel ami, Tyler Durden. Après quelques bières, ce dernier accepte de l'héberger mais à une condition: ils doivent se battre, de toute leur force. Des clients du bar assistent au combat, fascinés... Le Fight Club est né.
Ce nouveau «groupe de soutien» présente des combats clandestins qui arrêtent dès l'abandon d'un des participants. À chaque séance hebdomadaire, de nouveaux membres se rajoutent. Malgré les cicatrices, les côtes cassées et les gencives défoncées, le narrateur trouve un calme intérieur. Ces bagarres mettent en sourdine ses frustrations devant un monde impossible à supporter. S'enfoncer toujours plus bas dans l'autodestruction pour contrer son sentiment d'aliénation: voilà le chemin que propose le Fight Club.
Après un temps, les combats individuels ne suffisent plus au narrateur et à Tyler. La haine de leur existence s'amplifie en une haine contre la civilisation. À leurs yeux, une génération entière d'hommes au potentiel immense est réduite à l'insignifiance dans des emplois de vente et service. Ces esclaves impuissants de l'Histoire ne trouvent aucune place dans la société. Il faut détruire ce monde trop vieux, trop complet, et ainsi offrir à l'humanité une deuxième naissance... Le projet Chaos est né.
Des opérations de déstabilisation sont perpétrées par les membres du projet, dirigé d'une main de fer par un Tyler élevé au statut de gourou. Très vite, le narrateur s'étonne de la totale soumission des membres aux enseignements de son ami. Il aimerait questionner Tyler, mais ce dernier s'absente de plus en plus souvent, sans fournir d'explications. Attristé d'être ainsi mis de côté, le narrateur poursuit ses voyages d'affaires, encore plus épuisé qu'auparavant. Mais Tyler a d'autres plans en réserve...
J'avais des appréhensions devant ce livre qui exprime la colère d'une génération sans projets, enfermée dans une société vide de sens et de principes. L'adaptation cinématographique de David Fincher (1999, 139 min) m'avait ébloui, mais je craignais que la féroce dénonciation sociale ne l'emporte sur la mise en forme littéraire, que la polémique et les phrases-chocs étouffent l'écriture. Mais j'ai été séduit par le travail considérable porté sur le récit. Le narrateur utilise une langue fortement marquée par l'oralité, une langue qui épouse le chaos de son état psychologique. Les premières pages peuvent être déroutantes! À chaque nouveau paragraphe, on peut sauter d'un commentaire de Tyler à un épisode de Marla, à une recette pour fabriquer du napalm à une question posée au lecteur pour enfin retourner à Tyler. Dans les dialogues, les répliques du narrateur ne sont pas encadrées par la ponctuation habituelle (guillemets ou tirets), mais sont plutôt insérées à l'intérieur même de la narration. Constamment, le lecteur doit ajuster sa compréhension de l'oeuvre, passer brusquement d'un événement à un autre, différencier les répliques du narrateur de ses réflexions personnelles. Cette instabilité du roman m'a agréablement surpris: tout n'est pas prémâché pour le lecteur qui se trouve pris dans la tempête de la narration.
Je me suis aussi laissé emporter (mais jusqu'à un certain point) par la frustration et le pessimisme du roman. Les emplois abrutissants et sans issue, les énergies gaspillées dans une consommation à outrance, l'absence du père... Toutes ces récriminations ne sont certes pas originales, mais elles s'inscrivent bien dans la logique du roman et permettent d'expliquer ce qui pousse le narrateur, Tyler et ses adeptes vers la rébellion.
Rébellion souvent cocasse par ailleurs et qui consiste à dérégler le système de l'intérieur, à introduire dans la machine sociale quelques (gros) grains de sable. Remplacer les dépliants rassurants des avions par d'autres illustrant des passagers affolés et prêts à s'entretuer. Insérer une image pornographique d’un soixantième de seconde dans un film familial au cinéma. Assister à des réunions d'affaires la bouche pleine de sang. Des actions somme toute bénignes, quoique désagréables pour les « victimes »... J'ai ressenti un certain amusement devant cette irrévérence qui vient bousculer un système trop parfait.
Toutefois, le récit n'a pas toujours su maintenir mon intérêt. L'auteur a fait le pari d'explorer la colère de ses personnages jusque dans ses dernières conséquences logiques: souhaiter la fin de la civilisation, provoquer des explosions, tuer... C'est un choix littéraire qui se justifie facilement, mais qui m'a néanmoins laissé sur mon appétit. Cette destruction et ces crimes manquaient (bien sûr) de subtilité et me semblaient moins intéressants: les films trafiqués m'apparaissaient plus riches en interprétations que l'explosion d'un immeuble...
Aussi, jusqu'aux derniers chapitres, le narrateur ne cesse de se lamenter sur son sort, sur son manque de courage, sur Tyler qui l'a abandonné. Devant ces apitoiements et ces frustrations sans fin, la lassitude m'a gagné à quelques occasions. L'envie me prenait de dire au narrateur: «Change d'emploi! Reprends confiance!». Mais il est vrai que les changements de carrière et les psychothérapies ne font pas de bons romans... L'objectif de Palahniuk est atteint: sa mise en scène d'une descente perpétuelle en enfer est d'une logique implacable. Mais son récit m'a quelquefois ennuyé, péché mortel en littérature...
Fight Club possède des qualités littéraires indéniables. Le travail sur la langue est étonnant d'efficacité et de constance. Le lecteur se voit obligé de s'approprier le texte pour bien le comprendre. En même temps, le désespoir sans fin des personnages risque de le rebuter, comme ce fut mon cas. Je me sentais tel un scientifique devant son sujet d'étude: l'exploration était fascinante d'un point de vue intellectuel, mais je suis resté froid, presque désintéressé... J'ai été aspiré par le chaos de la narration tout en étant rejeté par la haine qui nourrissait ce chaos. Intéressant phénomène à bien y penser...
Pour en apprendre davantage sur Chuck Palahniuk, un site d'amateurs lui est consacré. La réalisation nerveuse du film m'avait davantage séduit. Vous pouvez consulter sa fiche IMDb. Prenez garde toutefois aux comptes rendus du roman ou du film: le récit vous réserve un coup de théâtre qui serait dommage de gâcher.
Frédéric Lepage
novembre 2007