une lecture de Frédéric Lepage
Après tout ce tapage, chaque
ouvrier se dirigea vers son destin. Lü Xiaohu pissa un grand coup
contre le panneau d’affichage, puis il déclara à Lao Ding qui se tenait
appuyé contre un arbre: «Maître, allons-y, ce n’est pas en restant ici
qu’on trouvera de quoi manger, quand le père est mort et que la mère
s’est remariée, c’est chacun pour soi!
À un mois de
la retraite, Ding Shikou est licencié: l’usine de fabrication de
matériel agricole n’est plus rentable et est fermée par l’État chinois.
Malgré ses 43 années de loyaux services, maître Ding se voit abandonné
par ses anciens patrons et par le gouvernement. Ses maigres économies
s’envolent vite et les reproches de sa femme n’améliorent pas son
moral. Se sentant inutile, maître Ding se trouve démuni et perdu dans
un monde en pleine mutation.
L’espoir renaît toutefois. Alors
qu’il se reposait dans un boisé reculé, il voit un jeune couple entrer
dans une carcasse d’autobus. Les bruits qui en sortent laissent peu de
place à l’imagination du vieil homme… Une idée lui vient alors.
Au
début hésitant, maître Ding se laisse convaincre par les encouragements
de son ancien apprenti, Lü Xiaohu. Volant des matériaux à son ancienne
usine, le vieil ouvrier donne des allures plus convenables à l’autobus
délabré. Il ne reste plus qu’à faire payer les jeunes gens pour un
séjour à l’intérieur de cette discrète «chambre de repos pour
amoureux». Après un timide départ, les affaires connaissent rapidement
un franc succès. Maître Ding reprend confiance en lui et les soucis
financiers cessent de l’accabler. Des doutes l’assaillent quelquefois
sur la moralité de son entreprise, mais ils s’effacent rapidement. Rien
de mal ne pourrait survenir, n’est-ce pas?
Dans ce court roman
d’une centaine de pages, Mo Yan montre la difficile cohabitation entre
deux modes de pensée. Maître Ding est le représentant d’une conception
ancienne de la société chinoise, où dominent la dignité, les
convenances et le respect des usages et des règles. L’important est de
ne pas perdre la face, malgré les difficultés et les peines. Mais que
valent la dignité et la politesse lorsque l’argent manque et que la
faim menace? Les personnes gravitant autour de maître Ding ont rejeté
ces anciennes valeurs. L’État abandonne ses citoyens et il faut de
l’argent pour survivre: au diable les convenances! À l’annonce des
congédiements, les employés de l’usine n’hésitent pas à s’en prendre
physiquement à un cadre. De son côté, Ding se contente de pleurer,
assis sur le sol. Dès que le maire adjoint l’approche toutefois, il
s’empresse de se relever et de se calmer afin de recevoir les bons mots
du fonctionnaire.
Cette coexistence problématique entre deux
systèmes d’idées n’est toutefois pas exposée à la façon d’un roman à
thèse: aucune des deux « idéologies » n’est présentée clairement comme
la meilleure. Poussé par la nécessité, maître Ding se verra obliger de
modifier ses manières et ses vues sur le monde : «[…] si l’on met dans
la balance sa face et son ventre, c’est toujours le ventre qui
l’emporte.» Encouragé par le succès de sa «chambre pour amoureux», il
devient de plus en plus frondeur: on rit lorsque le vieil ouvrier,
autrefois honteux devant un décolleté plongeant, négocie de vive voix
le prix des condoms. Il ne renie toutefois pas son civisme et n’hésite
pas à ramasser soigneusement ses déchets en échange de tout ce que la
société a fait de bon pour lui. Un événement fâcheux remet en question
la petite entreprise de Ding, mais la fin ouverte du roman ne précise
pas la décision finale du vieil homme. Aucun vainqueur entre les
valeurs traditionnelles et modernes n’est ainsi désigné.
Ce
refus d’un parti pris définitif se trouve également dans la narration.
Se faisant discret, l’auteur juxtapose les situations incongrues afin
que seul le jeu des contrastes suscite le rire ou laisse deviner une
critique sociale. Un couple s’enlace dans un triporteur conduit par un
jeune homme en sueur. Les dirigeants de l’usine encouragent leurs
anciens employés à prendre leur vie en main et à suivre l’exemple de
leurs ancêtres chinois: ils quittent ensuite les lieux à bord de leur
voiture occidentale. Tout est dans le non-dit, le sous-entendu, ce qui
permet au roman d’être étonnamment ouvert et drôle.
Au moyen
d’un récit simple et amusant, Mo Yan montre la difficulté des anciennes
valeurs chinoises à se perpétuer dans un monde moderne et
individualiste. Le lecteur trouvera dans ce roman une vision d’un pays
dont on parle souvent, mais que l’on connaît encore peu.
Le site culturel français Evene vous
permettra de consulter une biographie de Mo Yan et une présentation de
son oeuvre. Une intéressante entrevue avec l’auteur peut aussi être lue
sur le site du journal L’Humanité.
Frédéric Lepage
janvier 2008