Le Maître a de plus en plus d'humour (Mo Yan)

une lecture de Frédéric Lepage


Yan, Mo. Le maître a de plus en plus d’humour / traduit du chinois par Noël Dutrait. Paris, Seuil, c1999, 2005.

Après tout ce tapage, chaque ouvrier se dirigea vers son destin. Lü Xiaohu pissa un grand coup contre le panneau d’affichage, puis il déclara à Lao Ding qui se tenait appuyé contre un arbre: «Maître, allons-y, ce n’est pas en restant ici qu’on trouvera de quoi manger, quand le père est mort et que la mère s’est remariée, c’est chacun pour soi! 

À un mois de la retraite, Ding Shikou est licencié: l’usine de fabrication de matériel agricole n’est plus rentable et est fermée par l’État chinois. Malgré ses 43 années de loyaux services, maître Ding se voit abandonné par ses anciens patrons et par le gouvernement. Ses maigres économies s’envolent vite et les reproches de sa femme n’améliorent pas son moral. Se sentant inutile, maître Ding se trouve démuni et perdu dans un monde en pleine mutation.

L’espoir renaît toutefois. Alors qu’il se reposait dans un boisé reculé, il voit un jeune couple entrer dans une carcasse d’autobus. Les bruits qui en sortent laissent peu de place à l’imagination du vieil homme… Une idée lui vient alors.

Au début hésitant, maître Ding se laisse convaincre par les encouragements de son ancien apprenti, Lü Xiaohu. Volant des matériaux à son ancienne usine, le vieil ouvrier donne des allures plus convenables à l’autobus délabré. Il ne reste plus qu’à faire payer les jeunes gens pour un séjour à l’intérieur de cette discrète «chambre de repos pour amoureux». Après un timide départ, les affaires connaissent rapidement un franc succès. Maître Ding reprend confiance en lui et les soucis financiers cessent de l’accabler. Des doutes l’assaillent quelquefois sur la moralité de son entreprise, mais ils s’effacent rapidement. Rien de mal ne pourrait survenir, n’est-ce pas?

Dans ce court roman d’une centaine de pages, Mo Yan montre la difficile cohabitation entre deux modes de pensée. Maître Ding est le représentant d’une conception ancienne de la société chinoise, où dominent la dignité, les convenances et le respect des usages et des règles. L’important est de ne pas perdre la face, malgré les difficultés et les peines. Mais que valent la dignité et la politesse lorsque l’argent manque et que la faim menace? Les personnes gravitant autour de maître Ding ont rejeté ces anciennes valeurs. L’État abandonne ses citoyens et il faut de l’argent pour survivre: au diable les convenances! À l’annonce des congédiements, les employés de l’usine n’hésitent pas à s’en prendre physiquement à un cadre. De son côté, Ding se contente de pleurer, assis sur le sol. Dès que le maire adjoint l’approche toutefois, il s’empresse de se relever et de se calmer afin de recevoir les bons mots du fonctionnaire.

Cette coexistence problématique entre deux systèmes d’idées n’est toutefois pas exposée à la façon d’un roman à thèse: aucune des deux « idéologies » n’est présentée clairement comme la meilleure. Poussé par la nécessité, maître Ding se verra obliger de modifier ses manières et ses vues sur le monde : «[…] si l’on met dans la balance sa face et son ventre, c’est toujours le ventre qui l’emporte.» Encouragé par le succès de sa «chambre pour amoureux», il devient de plus en plus frondeur: on rit lorsque le vieil ouvrier, autrefois honteux devant un décolleté plongeant, négocie de vive voix le prix des condoms. Il ne renie toutefois pas son civisme et n’hésite pas à ramasser soigneusement ses déchets en échange de tout ce que la société a fait de bon pour lui. Un événement fâcheux remet en question la petite entreprise de Ding, mais la fin ouverte du roman ne précise pas la décision finale du vieil homme. Aucun vainqueur entre les valeurs traditionnelles et modernes n’est ainsi désigné.

Ce refus d’un parti pris définitif se trouve également dans la narration. Se faisant discret, l’auteur juxtapose les situations incongrues afin que seul le jeu des contrastes suscite le rire ou laisse deviner une critique sociale. Un couple s’enlace dans un triporteur conduit par un jeune homme en sueur. Les dirigeants de l’usine encouragent leurs anciens employés à prendre leur vie en main et à suivre l’exemple de leurs ancêtres chinois: ils quittent ensuite les lieux à bord de leur voiture occidentale. Tout est dans le non-dit, le sous-entendu, ce qui permet au roman d’être étonnamment ouvert et drôle.

Au moyen d’un récit simple et amusant, Mo Yan montre la difficulté des anciennes valeurs chinoises à se perpétuer dans un monde moderne et individualiste. Le lecteur trouvera dans ce roman une vision d’un pays dont on parle souvent, mais que l’on connaît encore peu.

Le site culturel français Evene vous permettra de consulter une biographie de Mo Yan et une présentation de son oeuvre. Une intéressante entrevue avec l’auteur peut aussi être lue sur le site du journal L’Humanité

 

Frédéric Lepage
janvier 2008


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