La quille.

Une fiction de Jonas Deux.


Congé de bagnard

Quille : nom d'un bateau qui servait à ramener les bagnards vers la France après la fin de leur peine. Devenu le symbole de la libération des appelés au service militaire. Sources du texte et de l'image : Wikipédia.

La Quille est un souvenir de fin de service. En France, le service militaire était obligatoire, et durait un an. Cette période, extrêmement courte lorsqu'on la compare à ce qu'elle fut un siècle auparavant, où elle pouvait aller jusqu'à sept ans, était suffisamment longue toutefois pour que sa fin fût ressentie comme une libération. Le dernier jour est tout entier la proie d'une excitation carnavalesque qui atteint là son sommet émotionnel, et qui se structure, chez les plus traditionnalistes, autour de deux choses : une grosse cuite, et une belle quille. Cette quille est une espèce de gros zizi en bois ou en acier, orné de toutes sortes de manières pompeuses et prétentieuses : fanions, ailes, serres, insignes. Ou brut, nu, juste ciré. C'est la concrétisation de l'acmé. Évidemment, il vaut mieux entamer, suivre et parachever cet instant mémorable au chaud dans l'amitié des frères en conscription. Rater sa fin est comme faire un trou dans un soufflé.

 

Nous nous retrouvions à deux sur le quai : Belzon et moi. Le jour n’était pas encore levé et il faisait un froid de ronde de nuit en ce petit matin de février. Le train repartit, emportant les autres vers Paris avant le grand triage qui allait nous disperser aux quatre vents de la vie, et sans doute de l’oubli, malgré nos promesses réciproques. Nous entendîmes leurs gueulantes et leurs chants s’éteindre doucement jusqu’à ce qu’il ne restât plus que le ploum-ploum des boggies.

Le souvenir de la chaleur du compartiment nous caressa encore un peu, rendant toujours plus mordant le froid qui nous enveloppait.

La valise aux pieds, nous nous sommes regardés tous deux, comme surpris du silence soudain. Pas besoin de parler pour comprendre que nous nous sentions comme dépossédés de quelque chose de vital : les autres.

Seize mois de promiscuité et de partages quotidiens : rations, clopes, colis, cafard, souffrances du corps organisées pour l’abrutissement, têtes malmenées par un flirt prolongé avec des engins de mort. Seize mois d’ajustements sans complaisance entre soi-même et les autres. Seize mois enfin raturés d’un trait de stylo au bas d’une feuille de route. Mais nous avions aussi la sensation encore incertaine d’être arrachés à une fraternité, toutes couleurs, casiers judiciaires, classes et talents confondus, dont nous devinions qu’elle ne se reproduirait jamais.

Une  expérience hors du temps où nous nous étions complètement laissés aller à l’instant tel qu’il nous était imposé, où  nous nous étions exonérés de tout choix puisqu’il n’y avait plus que contraintes, où nous nous étions déchargés de toute responsabilité puisqu’il n’y avait plus qu’ordres à appliquer, où nous ne risquions pas de ressentir la peur du lendemain puisque notre avenir ne nous appartenait pas. Le système infantilisant n’avait sans doute pas prévu qu’il nous avait fait la grâce de rouvrir des portes d’enfance. Un état proche du jeu et de l’insouciance totale qui le rend si intense et haletant, avec en prime, le plaisir exquis que procurent la désobéissance et les transgressions.

Il ne restait plus que nous deux, arrimés l’un à l’autre comme deux jumeaux qui ne veulent à aucun prix être séparés. Je crois que nous découvrions la force de cette étrange fratrie le jour où nous la perdions.

« P’tain qu’on est cons. Pourquoi on n’a pas continué jusqu’à Paris avec eux ?

— C’est vrai... Quitte à payer plein tarif pour le retour... Et merde ! »

Ce n’est pas ainsi que nous l’avions rêvée, la quille. Quelle fiesta nous devions faire ! Quelle explosion de folie ce devait être, quel délire devant ces portes que la vie nous ouvrirait enfin à deux battants.

L’euphorie était pourtant au rendez-vous quand nous avions franchi la grille du poste de garde pour la dernière fois ; c’était juste comme nous l’avions imaginé. Il était pourtant joyeux ce même chemin des troquets familiers que nous frôlions lors des départs en permission. Elle était encore plus folle que d’habitude l’invasion bruyante du compartiment. Quelle déconnade ! Quelle régression ! Blanchette complètement destroy dans le filet à bagages, Le Tallec, la ruche bien piquée lui aussi, qui imitait les binious du Bagad de Lann-Bihoué ; les filles sifflées à chaque arrêt, les lazzis aux rampouilles en uniforme… la revanche du pékin sur la chose militaire.

Nous ne parvenions pas à nous quitter, Belzon et moi. Lorsque nous avions pensé au jour béni de la quille, nous nous étions imaginés ivres de joie, comme des rescapés d’un naufrage interminable prenant pied sur une terre de délices. Nous nous retrouvions en fin ce compte sur un quai, groggys de nous perdre, nauséeux et tristes.

« Tu te rends compte ? Il y a quelques semaines encore on barrait les jours sur les départements d’une carte de France de calendrier de coiffeur. On était libérables. Tu y as réfléchi à ce mot : libérables. Comme si on allait se retrouver libérés, comme des taulards. J’arrive pas à y croire. C’est encore plus fort que le soir des résultats du bac.

— Ben oui, on est libérés et c’est bien ce qu’on attendait, être libérés... »

Belzon lança, en bavant presque, une dernière salve qui avait perdu beaucoup de la belle vigueur et de la conviction du début : « La quille viendra, les bleus rest’ront pour laver les gamelles… » La quille, bordel !

« Dis Belzon ! T’es partant pour qu’on s’organise un truc avec les autres ?

— Tu vas faire la gueule mais je crois bien que j’ai oublié la liste tournante dans le train.

— Y’en a bien un qui a une de nos adresses, ou toi une des leurs ?

— Comment ? Tu leur écrivais chez eux, aux autres, toi ? Et toi, t'en as une d'adresse ?

— Allez, viens ! Ça fait rien. On va s’en jeter un dernier. On va pas se quitter comme ça. Et puis personne chez moi ne sait que je dois rentrer aujourd’hui.

— Moi non plus. »


 

Jonas Deux


Illustration :
Congé de bagnard délivré à Lorient, en 1810. Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, France - série U, sur Wikimedia Commons. Détail.

 

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