une idée de Jean-Louis Millet
Lorsque je mis en ligne une note sur le roman de Jack Kerouac ''Sur la Route'' (1) à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa publication, un texte similaire "On the Road : the Original Scroll'' (2) paraissait en version bilingue sur le site québécois écouter lire penser sous la plume de Paul Laurendeau.
Similitude sans doute mais guère au-delà du titre du roman analysé.
J'évoque dans mes propos les versions publiées en français en 1960 et révisée en 2003, fondée sur le texte américain de 1957 ainsi que les exégèses de ce texte français faites sur le ''Vieux Continent''. Paul Laurendeau, lui, traite de la version américaine non expurgée sortie cette année chez Viking. Au-delà de cette différence, c'est la perception du texte lui-même qui fait débat et qui nous a finalement rapprochés sur la question: "Traduction : fidélité ou trahison?"
J'avoue ne jamais avoir douté jusqu'ici des traductions auxquelles j'ai du de connaître nombre d'auteurs. Bien sûr, dans certains cas, la critique mettait en garde contre l'effet traducteur sur tel ou tel texte. J'ai à ce propos en mémoire la traduction par Marguerite Yourcenar de 1937 du magnifique The Waves de Virginia Woolf publié en 1931, traduction qualifiée parfois de réécriture.
La confrontation des traductions du Corbeau d'Edgar Allan Poe par Charles Baudelaire et Stéphane Mallarmé est également instructive à plus d'un égard. Pour Paul Laurendeau, "ces deux poètes français majeurs, en utilisant le vers libre et de fines altérations du sens, ont tiré ce texte vers le fantastique et/ou le symbolisme en en sacrifiant la musicalité d'origine. Aussi le résultat procède d'eux bien plus que de Poe". Il en offre donc une nouvelle version "due pour la première fois à un francophone d'Amérique, intime avec le sens du grotesque et de l'autodérision inhérents à la sensibilité intellectuelle de Poe, et exempt de la typique sensiblerie sacralisante européenne"(3). Les termes de Paul sont durs…
Qu'en dit un traducteur de l'Hexagone Proposer une traduction "c'est tenter de restituer le rythme, de redonner à chaque voix son écho intérieur et sa solitude, de rester dans les limites du possible, au plus près d'un texte dont la question est celle des limites y compris celles de l'écriture" (4). Il semble donc y avoir accord sur le principe.
Vérifions toutefois auprès d'une écrivaine anglophone qui s'autotraduit en français, la canadienne Nancy Huston, qui vit aujourd'hui à Paris. Lors de la sortie de son roman Lignes de faille qui a reçu le prix Fémina 2006, à la question d'un journaliste sur sa façon de travailler, c'est-à-dire d'écrire en anglais puis de se traduire alors qu'elle était parfaitement bilingue, elle répondit que sa langue maternelle lui semblait plus facile pour mettre en place ses idées et, que lors de son passage au français, il lui arrivait très souvent de demander à ses enfants de culture française quelle traduction au plus près ils donneraient d'un mot ou d'une phrase qu'elle avait utilisés (5). Ce travail en famille montre à l'évidence la difficulté de l'exercice…
Et là, nous voici revenu sur la route de Jack Kerouac et des traductions de ses textes en français… de France.
Dans la critique précitée (2) Paul Laurendeau assène: "Il faut absolument lire ce texte dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n'ont aucune prise sur ce qui se passe". Cette forte charge a sonné l'heure de nos échanges. Je trouvais très intéressante cette pensée différente, ce ''montré du doigt'' d'une pensée unique et de ses thuriféraires, mais je souhaitais savoir ce que Paul mettait derrière cette non-prise sur ce qui se passe, que je traduisais - eh oui ! - par un imagé ''à côté de la plaque''. Je le lui fis savoir.
J'eus en retour un premier éclaircissement. "Je crois que vous et moi faisons la même chose. Nous aimons un artiste. Mais nous l'aimons chacun selon le modus de notre civilisation. La vôtre, riche d'un héritage culturel dense et toujours inévitablement aristocratique dans son fond face à l'artiste, le filtre, l'absorbe, se l'approprie, le surdétermine, le sacralise. La mienne, acculturée, déculturée, marchande, commerçante, le consomme, en jouit, le dévore, le déchire, le traite en copain, l'aime comme un frère en lui tapant sur les cuisses et tant pis si ça l'enquiquine. Je ne porte pas de jugement ici. Les deux canaux sont valides mais distincts. C'est comme pour le jazz : ici c'est un gig, chez vous, c'est un concert. Chez vous, c'est l'Art. Ici, c'est entertainment […] L'Amérique c'est aussi une ethnologie originale, une civilisation ordinaire. C'est le ketchup, le baseball, les contrastes climatiques, la dinde d'action de grâce, Elvis, Warhol et Kerouac. Il faut prendre cela dans l'angle ordinaire en tapant du pied et en buvant l'eau claire". Et il concluait son envoi ainsi: "Je ne démystifie pas Kerouac. Je m'en délecte à ma façon qui fut aussi la sienne. La vôtre n'est pas la sienne. Votre lecture en est inévitablement moins intime. C'est cependant ce qui la rend bien plus riche. Je suis la négation de l'universalité de Kerouac, je suis son terroir. Vous êtes l'affirmation de son universalité, vous êtes son impact, son rayonnement. Nous sommes myopes mais alliés". Cette myopie imposait au plus vite à mon regard des verres correcteurs…
Ils me furent livrés en ces termes: "Un mot sur la traduction française à travers un exemple microscopique: le titre du roman de 1958 (rédigé aussi sur un rouleau). The Dharma bums devient en français Les Clochards célestes. Ce titre vf est beau, planant, je le dis sans ironie. Simplement, ce n'est pas le titre du roman de Kerouac. Il n'y a absolument rien de céleste dans cela. Les deux protagonistes recherchent le dharma dans les montagnes de l'ouest, le dharma au sens littéral, en un cocktail orientaliste de toc éclectique constitué d'hindouisme, de zen et de poésie japonaise (haïku). Céleste ne rime absolument à rien ici et, dans une traduque conséquente qui ne réécrirait pas Kerouac mais le servirait, il faudrait garder dharma. La notion de clochard ne rend que fort imparfaitement bum et le parisianise sans plus. Un bum c'est un voyou malodorant, une crapule de bas étage, presque un bandit, souvent jeune. Dans certains contextes (mais pas ici), la meilleure traduction pour bum, c'est loubard. A l'indigence du clochard vous devez ajouter une forte dose de délinquance asociale et d'anticonformisme. Le mot est une insulte et, ici, pour Kerouac, il joue fortement d'autodérision. Mais, il y a bien plus, un bum c'est aussi quelqu'un qui bumme, c'est-à-dire qui quémande sans arrêt: ''Il te bumme une cigarette, il te bumme de l'argent''. C'est un faiseur de manche perpétuel, délinquant en prime. Arrivez dans une ruelle infâme et trouvez vous entouré d'une cour des miracles grimaçante de jeunes loubards qui vous bousculent et veulent vous faire les poches à demi, les voilà les bums. Dans le roman de Kerouac, Japhy Rider et l'autre crotté qui l'accompagne bumment quoi? Eh bien, ils bumment le dharma (ils le quémandent brutalement et sans respect réel, comme deux voyous suspects mendient), ils veulent faire les poches aux grandes mystiques orientales, ni plus ni moins. Ce sont des indigents intellectuels américains qui oeuvrent à se fabriquer une respectabilité philosophique dans l'extase un peu forcée du voyage. Il y a là un effet antithétique fort et une ironie cuistre et mordante, complètement perdus dans le ton sacralisant de la vf. En français bon teint, il faudrait traduire: La racaille du dharma. En joual je pencherais pour Les quéteux de dharma (et encore, c'est parce que je suis bien réfractaire à l'anglicisme parce que le vrai ressenti serait rendu par Les bommeux de dharma. Tout le reste est à l'avenant. Mon cœur saigne en vous disant cela, mais Kerouac en vf, c'est une torture. Il n'a pas revu cela et ça paraît".
Ma réponse ne put qu'être brève, centrée sur la nouvelle version On the Road: the original scroll. "Seule la vérité compte, bien sûr, surtout celle de retrouver un texte "brut, original, frais, non édité, non expurgé, non javellisé". Je n'ai malheureusement pas la possibilité de m'en régaler, mon savoir dans la langue de rédaction étant par trop mince. Je suis donc obligé d'attendre une bonne traduction… venue d'ailleurs. Si seuls ceux qui sont ''en dehors de la plaque'' en produisent une, je la lirais avec toute la prudence voulue, averti que je suis maintenant par votre critique"(6).
Jean-Louis Millet
octobre 2007