une lecture sur fond musical de Félix Leiter

Je me souviens de ce voyage à la Nouvelle Orléans que je n'ai pas fait.
C'était pendant Katrina. La tempête a fait rage et je n'y étais
pas. Mais les odeurs d'égouts et la tristesse sont à présent
remontées. Les immeubles qui craquent m'ont assourdi. Le vent
funeste du livre de Laurent Gaudé... Ouragan
est pourtant à vingt mille lieues sous les flots de vouloir
reconstituer la catastrophe. Ni témoignage, ni précisions, ni topo
topographique : il se contente de nous raconter la tragédie à
travers les destins d'une poignée de personnages. Des gens blessés,
qui ont déjà de méchantes tempêtes intérieures à gérer.

Comme je venais de découvrir Donald Byrd via A new perspective, c'est tout à fait naturellement que les cinq longs morceaux qui le constituent ont accompagné les pas de ces personnages dans la tourmente. Enregistré en 1963 sur le mythique label Blue Note, cet album relève le défi d'incorporer un orchestre de choeurs gospel à un septette jazz. Il en émerge bien plus qu'un exercice hard-bop. On traverse une stratosphère de mélancolie délestée par des chants divins, pour atteindre les monumentaux soli de trompettes de Donald Byrd, jamais trop lourds, jamais trop longs, ne cédant jamais à la tentation de l'ostentatoire. Tout est affaire d'équilibre. Les morceaux jouent en outre les funambules sur ce fil qui sépare le renoncement de l'espoir.
Les héros d'"Ouragan" ont le blues, et ils prennent ce même chemin, à l'image de Josephine Linc. Steelson, "négresse depuis presque cent ans" comme elle le scande de bout en bout du livre. Vieille femme digne, ses coulées de désillusions luttent contre les digues de son orgueil. Elle refuse de quitter sa maison et demeure dans l'oeil du cyclone ; plus à quelques crachats près ! Quelle meilleure introduction musicale pour cette femme qu'"Elijah", prière désinvolte ?
Le rythme déchaîné de "The black disciple" convient à merveille aux paumés évadés de prison, et les bouleversantes retrouvailles contrariées d'anciens amants doit se faire sous la chaleur de "Chant".
La sculpturale complexité musicale d'"A new perspective" se retrouve dans la construction d'Ouragan : certains personnages se racontent à la première personne, d'autres à la troisième. Mais les destinées s'emmêlent et Gaudé enroule ses phrases, désarticule la forme, charrie des tours de forces stylistiques et embarque ces femmes et ces hommes dans des paragraphes qui ont tout d'un solo instrumental au vent mauvais. Virtuose tourbillon.
Le chef d'oeuvre absolu, l'âme de ce grand disque, c'est Cristo redentor, qui pourrait être considéré comme le thème principal de cette B.O.L. (Bande Originale de Livre, pour ceux qui ne suivent pas, mais à qui je souhaite la bienvenue). A la fois marche funèbre lumineuse, révolte contenue de tout un peuple, abandon et espérances aveugles, courage et désolation, cette symbiose musicale et spirituelle épouse la complainte de nos héros déchus qui, face au chaos, déterreront des ressources inespérées.
Vous n'oublierez pas le regard fier de Josephine Linc. Steelson.
Quand j'écoute Donald Byrd, elle est là. Devant moi.
Je me souviens de cette femme Noire que je n'ai pas rencontrée.
Interdit de ne pas écouter sur You Tube
Félix
Leiter
décembre 2011