Le dernier match

une nouvelle de Lordius


L’arbitre s’apprête à donner le signal de jeu, le snap. La foule hurle. Ma tête va exploser. C’est le coup que j’ai pris tout à l’heure. Toute réflexion m’est douloureuse. Il faut pourtant que j’annonce à l’équipe la tactique de jeu.

Mon esprit est scotché par le score : 20-25, 20-25, 5 de moins… On a 20 secondes pour marquer un touchdown, un essai. Le gros lot ou la dérouillée.

— Yellow, Red, two ! hurlé-je le code en grimaçant.

Feinte de passe et jeu au sol.

Non, c’est con comme idée. Trop tard. Si seulement j’arrivais à réfléchir. C’est le rôle du coach, normalement. Mais avec le coup sur le crâne que j’ai encaissé, je me rappelle plus ses instructions. Bah, qu’il aille au diable. JE suis la tête pensante de l’équipe. Le quaterback est l’âme du jeu. D’un bref regard, j’embrasse l’équipe sur le banc de touche. Debout à la limite du terrain, un vieux gros se trémousse, sur le point de manger sa cravate saugrenue. Sacré Coach, pile électrique hurlante, pantin pitoyable au cœur fragile.

L’arbitre siffle. Mes wide receivers, ailiers éloignés, s’élancent. Pour de faux, puisque nous feignons. Mais ils font bien semblant. Ils jouent le jeu. Pour moi, ce n’est pas un jeu. C’est très sérieux. Si on gagne ce dernier match, on monte en NFL. La consécration, à mon âge !

J’esquisse le geste de lancer et je donne discrètement au running back. Mais la défense n’est pas dupe. Elle se rue sur le porteur du ballon.

Je ne raisonne plus. Seule une intuition venant de mon inconscient, de mon expérience, me traverse. L’instinct ancestral. Prémonition fulgurante ou bourde monumentale ? Moi, le quaterback, je cours derrière mon running back et le précieux joyau qu’il couve. On n’a jamais vu ça, dans aucun cahier de schémas de jeu d’aucun coach. Mais j’emmerde les coachs. Comme j’emmerde ceux qui prétendent que je suis fini.

Notre running back se transforme en stop down : il est plaqué avec vigueur par deux malabars bardés de muscles d’acier et d’acier grillagé protecteur. Le choc est si fort qu’il lâche le ballon. Fumble, ça s’appelle !

Mais le vieux Joe est là, en embuscade : son intuition vaut bien la vigueur de la jeunesse. Je récupère le ballon avant l’adversaire. Ouf ! L’arbitre siffle. La foule est en délire. Mes joueurs sont aux anges. C’est mon heure de gloire. Si seulement je pouvais prendre un antalgique… Ma tête… Et mon épaule gauche aussi… Ces fumiers ont tenté de la déboîter. Une chance que je sois droitier.

Restent 15 secondes, 3 tentatives pour grappiller 8 yards.

J’ai besoin d’un temps mort. J’en peux plus dans mon corps, dans ma tête. Faut recharger mes munitions intuitives. Mais on a pris tous nos temps morts, gaspillés par ce crétin de coach au gros cul, qui fait rien que me prendre la tête. Oh, ma pauvre tête… Il est trop dans ses schémas théoriques, gras-double. Ce qui compte, c’est l’humain. Et l’intuition.

Il me fait des signes depuis le banc de touche, frénétique et pathétique vieillard sédentaire. On dirait un parkinsonien en phase terminale. Théoricien autiste. Moi aussi, j’ai envie de lui faire un geste. Mais pas devant les 2000 spectateurs. Et faut penser au moral de mes troupes.

L’humain… Le jeu… Qui n’en est pas… La gloire… La douleur…

— Blue, Red, One ! je braille.

Ce sera une passe. C’est ce que tout le monde attend. C’est pourquoi ça peut marcher. Ou pas… J’aurais besoin de temps pour analyser… Et faire passer la douleur dans ma tête.

Signal de jeu, indique monsieur l’arbitre. Les linemen se castagnent dur. Les ailiers s’éloignent à toutes jambes. Du coin de l’œil, je vois un joueur adverse se ruer sur moi. Je me débarrasse du ballon trop vite. Passe ratée. Déjà bien qu’il y ait pas eu interception.

3ème essai. Encore 2 chances. Et 12 secondes. Coach est tout rouge. Il va nous faire une apoplexie. Ça nous ferait des vacances. Carnassiers, nos adversaires sourient derrière leur armure faciale. Ils me font des signes moqueurs et menaçants. Ils croient tous que le vieux Joe est bon pour la casse. C’est le score que le vieux Joe va casser ! Montre-leur, Joe. Casse leurs espoirs ! Enflamme la foule et les pom-pom girls.

Merde ! Une douleur déchirante à la poitrine ! J’ai jamais ressenti ça. Dernier match de la saison, heureusement. Ensuite révision générale avant la prochaine saison en NFL. Ah ! La prestigieuse National Football League ! Ou bien la retraite… Non ! Plutôt crever ! Le jeu, c’est ma vie. Sans le foot, j’existe plus. Faut gagner coûte que coûte. Ma volonté est tendue à m’en déchirer le cœur.

Allez, une annonce de couleurs et chiffres, comme au casino :

— Red, Black, three !

D’ailleurs ma tactique est aussi aléatoire que le casino. La raison m’échappe. Reste la souffrance. Et l’instinct.

Passe longue, plus le choix. Les excités d’en face le savent. Ils salivent à la perspective de la curée. Le vieux cerf est blessé, mais il va échapper aux chasseurs. Courage, vieux Joe.

Signal de jeu. Les receveurs filent. Pas UN de démarqué ! Bougez-vous, jeunesse ! Vite ! Ah, voilà ! J’arme le lancer. Choc formidable ! Dans mes côtes. Saqué grave. Au sol. Pas lâché ballon. Monde autour. Plus mal tête. Mal poitrail. Longtemps couché. Soigneurs relèvent cerf. Hurlent un truc. Pige pas. Mais devine. Hoche tête. Apte ! Tenir… Encore un peu…

Dernière tentative. Coach est fâché à mort. À mort… Je donne pas de code cette fois. Tous savent que ce sera un ave maria : passe en profondeur pour couvrir les 40 yards d’un coup. Quitte ou double, comme au casino. Ruiné ou la banque explose.

C’est ma poitrine qui est explosée. Tenir… Ma main tremble. Bonjour la passe précise… C’est cuit. Alors buvons le calice de sueur jusqu’à la lie du sang.

Signal de jeu. Les receveurs foncent. Encore marqués ! Empotés ! Linemen tiennent. Quand même ! Peux pas tout faire ! 40 yards. Énorme ! Une ouverture. Aucun quaterback ne courrait 40 yards. Donc peut marcher ! Fonce, Joe ! 6 secondes !

10 yards : cris adverses. Longs à piger. Gros muscles, petits cerveaux.

20 yards : Un gusse tente plaquage. Je bloque. Du bras gauche. Épaule gauche disloquée. Adrénaline max. Cœur à fond.

30 yards : Vais être pris en sandwich. Accélère. Ma poitrine…

38 yards : Il plonge. Sur moi. Je plonge. En avant. Touchdown ! Plaqué. Poitrine broyée.

Écran noir.

 

Lordius
janvier 2012


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