une critique de Paul Laurendeau
Broadway Danny Rose, 1984, film américain de Woody Allen, avec Woody Allen, Mia Farrow, Nick Apollo Forte, Craig Vanderburg, Herb Raynolds, Milton Berle. Durée: 84 minutes.
À ce point ci de notre recul
sélectif dans le temps à travers l’œuvre de Woody Allen et après le
visionnement récent de The Curse of the Jade Scorpion (2001) et de
Radio Days (1987) auxquels s’ajoutent le visionnement ancien d’au
moins Manhattan (1979) et Annie Hall (1977), un dilemme se
présente à Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, élégante cinéphile
torontoise ne nécessitant plus de présentation, quand on lui propose le
visionnement du premier film de la période Mia Farrow du prolifique
homuncule à lunettes de New York. Songeuse, Mademoiselle Griffith formule
son dilemme comme suit: «Broadway Danny Rose (1984) est dans une
situation intermédiaire ici, donc. Le risque est en fait le suivant. Soit
on s’expose encore à se faire servir un lot de superfétations narcissiques
tout simplement parce que Madame Farrow est, à ce point de la carrière de
notre binoclard égocentrique, sa compagne de vie, comme Madame Keaton
l’était lors des tournages de Manhattan et de Annie Hall.
Soit, Madame Farrow opérera ici comme une actrice de plain pied, comme
elle le fera brillamment trois ans plus tard dans Radio Days et
comme Helen Hunt et Charlize Theron (qui, elles, ne sont pas conjointes de
Woody Allen mais simplement des actrices) le font sans faute dans The
Curse of the Jade Scorpion. Où nous situons-nous, avec Broadway
Danny Rose? Ce nouvel opus en noir et blanc sera-t-il un film à
scénario prétexte ou un film à scénario tout court? Va-t-on nous jouer de
la vraie comédie ou nous servir un autre moment d’auto-fascination mal
dissimulée?» La compagnie des cinéphiles du Manoir Griffith retient son
souffle. Sous la coupe réglée de ce dilemme dicté sans ambages par notre
pensive élégante aux sourcils froncés, le visionnement démarre.
Notre histoire prends lentement corps un beau soir de 1984 (ou de 2008 si vous voulez, l’ambiance du prologue est en fait volontairement intemporelle), au restaurant Carnegie Delicatessen dans Manhattan, où un groupe de vieux fantaisistes, humoristes, cocasses et autres monologuistes de cabaret sur le retour égrènent leurs souvenirs anecdotiques autour d’une table, en croquant des sandwiches au bœuf mariné, dont l’un s’appelle le Danny Rose Special. Les réminiscences de ces personnages réels du monde suranné du spectacle scénique de Broadway (qui s’incarnent eux mêmes en fait) tournent justement autour d’un certain Danny Rose (campé superbement par Woody Allen qui se serait, selon ses dires, inspiré de cinq ou six personnages analogues pour construire Danny). Danny Rose, de Broadway aussi bien sûr, c’est un ancien monologuiste de cabaret devenu gérant d’artiste et… il semble au jour d’aujourd’hui ne plus exister que dans les souvenirs de cette poignée de joyeux convives intemporels du Carnegie Delicatessen. On parle de lui au passé, on ressasse ses principales saillies verbales et comportementales d’autrefois. On se souvient nostalgiquement de la galerie de monstres sacrés des portions les moins glorieuses de Broadway dont il avait la charge, en sa qualité de gérant d’artistes. Danny gérait: un ventriloque bègue au pantin exorbité et mal synchronisé, un xylophoniste aveugle qui ne se montrait pas souvent, un doux et sage couple de sculpteurs sur ballons oblongs, une dame d’un certain âge tout sourire jouant langoureusement des airs désuets en frottant les rebords d’une série dissymétrique de verres d’eau, un vieux montreur acariâtre de gentils perroquets humoristiques. Les anecdotes railleuses se succèdent autour de la table du resto au sujet de Danny Rose et de ses vieux poulains de labour d’un autre temps, jusqu’à ce qu’un des égreneurs de souvenirs interrompe les rires railleurs de toute la bande et se lance dans la narration de l’anecdote suprême censée fournir le portrait synthèse le plus juste, le plus impartial et le plus détaillé de ce bon vieux Danny Rose de Broadway.
Nous voici alors transportés dans un passé indéfini dont on peu supposer, au format des bagnoles et des cols de vestes, qu’il gravite aux environs des années qui virent Mademoiselle Griffith entrer en ce monde, 1977-1978, par là. Danny Rose case du mieux qu’il peut ses différents artistes auprès de tenanciers de cabaret plus polis que vraiment enthousiastes. Les temps sont durs et le sort du spectacle scénique sur Broadway n’est plus très favorable à ses artisans les moins originaux et à ceux qui gèrent leurs carrières. En effet, fixation tragique ennuyeuse, quand certains des poulains de Danny Rose semblent gagner quelque peu en popularité, ils ont une fâcheuse propension à changer de gérant, ce qui maintient Danny Rose au cœur d’une déprimante stagnation économique et artistique, en compagnie du peloton racorni de ses artistes qui ne montent pas. Danny Rose de Broadway est un gérant miteux qui alimente en artistes miteux des bouges miteux. Au début de notre histoire, Danny Rose concentre son attention et ses talents d’entraîneur d’artistes sur un chanteur de charme italo-américain un peu vermoulu portant le nom coloré de Lou Canova (et justement joué par un illustre inconnu de nom de Nick Apollo Forte, qui crève l’écran de toute sa puissance dérisoire – le film doit beaucoup au jeu subtil et nuancé de cet acteur charmant, fort apprécié de Mademoiselle Griffith). Danny Rose se dévoue corps et âme à la remise en selle artistique de Lou Canova et son implication dans la chose est tant humaine et personnelle que professionnelle. Les deux hommes sont en fait de vieux amis. Deux fois divorcé, père de famille, Lou Canova vient tout juste de tomber amoureux d’une jeune femme revêche et peu avenante, Tina Vitale (Mia Farrow, percutante). Danny Rose, qui n’est pas très chaud face aux affaires de cœur de son gros poulain poussif, parvient à décrocher un contrat télévisuel pour Canova auprès de Milton Berle (1908-2002, animateur de télé fort populaire de jadis, dont Mademoiselle Griffith, malgré sa jeunesse, se souvient parfaitement, et qui se joue ici lui-même). Un ensemble abracadabrant de circonstances incongrues, impliquant notamment la pègre italo-américaine, amèneront Danny Rose et Tina Vitale à s’apprécier et à se rejoindre dans leur souci du bien-être et du succès de Lou Canova. Tina est plus profondément touchée par l’abnégation inconditionnelle de Danny pour Lou qu’elle n’ose se l’admettre. Un nouveau dilemme surgira pourtant quand, porté par la vague du retour de la musique de charme nostalgique en cours, Tina et Lou conspireront avec un troisième larron pour… abandonner Danny Rose comme gérant d’artiste au profit d’un mentor plus en conformité avec la remontée inattendue du vieux chanteur de charme au répertoire de moins en moins démodé, de plus en plus rétro.
En voyant Danny Rose de Broadway, triste, trahi, niqué, perdre encore un poulain, son plus gros, son plus lourd, et se retrouver Gros Jean comme Devant, Mademoiselle Griffith exprime son émotion pour le personnages paumé, doux et tendre campé par Woody Allen quand il joue vraiment un rôle (His characters are always very sweet men, dira-elle, l’œil humide). Un rebondissement de circonstances impliquant Tina Vitale dont nous tairons le détail confirme à Mademoiselle Griffith que nous sommes bel et bien ici dans la vive comédie et non dans le narcissisme déguisé en fable. L’effet Manhattan se fait par contre encore sentir indubitablement, mais c’est plus dans la cinématographie et la direction d’acteurs que dans le nombrilisme des thèmes qu’il continue de peser son poids. Le poids de New York est encore là aussi, dense, énorme, mais il serait bien naïf de le croire éternel. C’est le film suivant (le gigantesque Purple Rose of Cairo, tournant décisif dans lequel Allen ne joue pas et dans lequel Farrow ouvre ses ailes au maximum) qui sortira définitivement Woody Allen de la phase Annie Hall/Manhattan de son art. Mademoiselle Griffith avait raison en disant que Broadway Danny Rose est un film intermédiaire et, l’un dans l’autre, c’est Danny lui-même qui s’installe en nous et reste le plus profondément avec nous. «Tout le dérisoire abnégatif de Danny apparaît dans ce seul gros plan de lui», dira Mademoiselle Griffith en commentant un plan spécifique vers la fin du film. Tout parent qui voit son enfant grandir et partir, tout enseignant dont les étudiants graduent et qui reste en place et les regarde monter, tout entraîneur de sport amateur dont les poulains accèdent aux ligues est un Danny Rose de Broadway... Et, finalement, ce petit bijou en noir et blanc lui dit superbement merci et nous signale à tous que d’avoir un sandwich portant votre nom au restaurant Carnegie Delicatessen de Manhattan, eh bien, c’est tout ce qu’il faut pour être extraordinairement inoubliable.
Paul Laurendeau
octobre 2009