The Curse of the Jade Scorpion (2001)

une critique de Paul Laurendeau


The Curse of the Jade Scorpion de Woody Allen, 2001, film américain avec Woody Allen, Helen Hunt, Dan Aycroyd, David Odgen Stiers, Charlize Theron, Wallace Shawn. Durée: 103 minutes.

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, élégante torontoise un tout petit peu précieuse, qui organise des visionnement de films, strictement entre amis triés sur les volets, dans la salle de projection de son petit manoir de Milton (sur l’Escarpement du Niagara au Canada) adore - l’un dans l’autre et par devers tout - le fameux et incontournable cinéaste américain Woody Allen. Elle ne peut s’empêcher de rire aux éclats à son humour simagréesque, pince-sans-rire, cabotin et all’improviso. Mais il y a un sourd bémol. C’est que Mademoiselle Griffith est un peu lasse de se faire servir ad infinitum l’égocentrisme macho et mythomane de cet individu qu’elle admire indubitablement comme cinéaste mais qu’elle considère particulièrement malotru comme personne. Mademoiselle Griffith ne peut pas supporter, entre autres, que le petit satyre binoclard et odieux ait épousé la fille adoptive de son ancienne conjointe, Mia Farrow. De plus, l’hôtesse du Manoir Griffith ne s’est tout simplement pas remise de Manhattan (1979), ce film culte en noir et blanc où Woody Allen, divorcé de Meryl Streep, passe le temps en batifolant avec Mariel Hemingway en attendant que Diane Keaton lui tombe dans les bras (nous reparlerons peut-être un jour de ce pur joyau… qui visiblement n’a pas que des amis). Mademoiselle Griffith a des paroles fort dures pour ce genre de scénario et ce type de casting: "C’est quand même un petit peu trop de force séductrice pour un seul homme… et, qui plus est, un tel homuncule… et aussi, justement, lui qui a ridiculisé tant de choses, j’aimerais bien qu’il tourne en dérision son propre machisme mythomaniaque une bonne fois, que l’on voie un peu si c’est toujours aussi drôle et risible." À force d’entendre Mademoiselle Griffith réclamer un peu d’autodérision envers les charmes masculins si douteux et si questionnables de Woody Allen, les membres empressés de la compagnie des cinéphiles du Manoir Griffith finirent par lui apporter un beau jour le disque du savoureux et piquant The Curse of the Jade Scorpion. Ce film de 2001 est censé fournir l’autodérision réclamée par Mademoiselle Griffith, en la montant en plus en épingle au sein d’un scénario particulièrement bien ficelé. Le visionnement se met en place sans délai.

Nous sommes en 1940. Un 1940 amplifié, partiellement fantaisiste, le 1940 qui magnifie et continue Radio Days (1987). Un 1940 fort bien léché dans les détails aussi (ce long-métrage en couleurs est le plus onéreux de toute l’œuvre de Woody Allen)... Le matois et verbeux C.W. Briggs (Woody Allen, qui, comme il le fait parfois pour notre plus grand bonheur, joue un personnage plutôt que de se jouer lui-même) est un détective de recouvrement rattaché à une importante compagnie d’assurance de New York. Il a ses méthodes, ses combines, ses contacts (y compris dans la petite truanderie), son système de classement. Il est intègre, incorruptible, futé, sagace, efficace et… un peu vieillot de sa personne et de ses procédés. L’important assureur new-yorkais pour lequel il travaille veut se moderniser et se rentabiliser. Pour ce faire, il embauche Betty Ann Fitzgerald (jouée par une Helen Hunt égale à elle-même de férocité phalloclaste), dont le rôle est de réorganiser toute l’entreprise, ce qui pourrait vouloir dire fermer la section recouvrement et sous-traiter les cas d’investigations chez une firme spécialisée de détectives privés. C.W. ne l’entend pas de cette oreille et renâcle à sa manière, c’est-à-dire avec condescendance et sans finesse. Et, naturellement et légitimement, Betty Ann compte bien ne pas se laisser intimider par les figures archaïques de l’entreprise, qui se sentent menacées par ses appels pressant à la modernité des comportements et des pratiques. L’ambiance devient rapidement agressive, malsaine, voire toxique entre ces deux collègues de travail. Pour chercher à détendre les choses, leurs confrères et consoeurs du bureau amènent un soir ces deux ennemis déjà jurés au music-hall. Là, le Grand Voltan (solidement et stoïquement campé par David Odgen Stiers) hypnotise les gogos avec son mystérieux petit pendule ensorcelé: un scorpion de jade pendouillant au bout d’une chaînette sautillante. C.W. et Betty Ann sont évidemment poussés sur scène par leurs collègues hilares. L’hypnotiseur leur assigne d’abord à chacun un mot-clef. Pour C.W. c’est Constantinople. Pour Betty Ann c’est Madagascar. Quand l’hypnotiseur prononce le mot clef, son détenteur ou sa détentrice lui voue subitement une soumission aussi somnambulique qu’intégrale. Le Grand Voltan prononce sur scène le mot clef des deux ennemis et leur ordonne, sous hypnose, de tomber follement amoureux l’un de l’autre. Il le font, sont ensuite réanimés et, totalement amnésiques de ce qui leur est arrivé, rentrent chez eux, toujours aussi teigneux et soupçonneux l’un envers l’autre, sans savoir que le sortilège du scorpion de jade agit en fait encore en eux. L’affaire serait sans lendemain si le Grand Voltan n’était en fait un voleur de haute futaie. Le voici qui se met à téléphoner en alternance à nos deux protagonistes, leur susurrant les mots Constantinople Madagascar… dans le combiné et les programmant à aller braquer en douce les rupins qui sont assurés chez eux. Nos deux assureurs se retrouvent hypnotisables à volonté, les bras chargés la nuit des bijoux qu’ils recherchent le jour, amnésiques et ennemis jurés entre des phases de transes qui, elles, conformément au programme de music-hall initial, les fait retomber amoureux fous. Le pauvre Chris Magruder (joué par Dan Aycroyd, un acteur canadien) qui est leur patron à la compagnie d’assurance et qui, pour compliquer les choses, est l’amant mal marié de Betty Ann, finit par contacter la firme de détectives privés rivale de C.W. et celle-ci le piste… avec sa pleine collaboration vu que, sans le savoir, il cherche à résoudre des crimes qu’il commet lui-même. Les multiples fleurs de ce scénario complexe mais parfaitement dominé donnent des fruits tout à fait savoureux qui tombent au pied de l’arbre en bon ordre et absolument rien du banquet n’est perdu dans le mouvement.

Et l’autodérision du machisme mythomane dans tout cela (c’est qu’il ne faudrait pas laisser Mademoiselle Griffith attendre trop longtemps, elle qui pourrait se mettre à pianoter sur le bras de son fauteuil)? Eh bien, elle nous arrive, sardonique et cocasse, par la voie la plus biscornue imaginable. À la fermeté féroce et imprenable de Betty Ann Fitzgerald face à l’homuncule agité et inquiet répond une très improbable et délibérément ridicule attraction subite et inexpliquée de la toute sulfureuse Laura Kensington (jouée sur un ton mi-classique mi-moqueur par Charlize Theron) envers ce bon C.W. Briggs. Incompréhensible dans ses motivations mais manifestement très ouvertement blasée au possible, Mademoiselle Kensington est une sorte de Paris Hilton du siècle dernier. Après le braquage des bijoux de sa mère à la résidence familiale, elle décide, allez savoir pourquoi si vous le pouvez, qu’elle est irrésistiblement attirée par le ci-devant détective privé le plus sagace de New York. Cela amène Woody Allen et cette actrice de soutien très convaincante à nous resservir, sur un mode bouffon et déjanté, la séquence ressassée des visites à répétition du private eye par la vamp désemparée, obnubilée et pantelante. C’est parfaitement savoureux dans le dérisoire. On ne croit pas une seconde que C.W. puisse représenter le moindre intérêt aux yeux de cette «providentielle» Laura sans fondement narratif particulier et, en plus, les complications causées par le sortilège du scorpion de jade gâtent la sauce idyllique et sabordent le programme sensuel d’une façon parfaitement délicieuse et risible. Inévitablement, les scènes pesantes de narcissisme et d’infatuation machique de Manhattan (et d’autres films de Allen) nous reviennent en mémoire mais ici, le traitement juste assez typé, la côté joyeux et railleur de la vive comédie nous fait voir indubitablement que Woody Allen rit à gorge déployée de quelqu’un pendant ces moments: lui-même. Et il le fait avec une intelligence et un mordant qui sont tout à la satisfaction de Mademoiselle Griffith.

En son temps, The Curse of the Jade Scorpion fut passablement esquinté par la critique. Vraiment, c’est un tort, car il s’agit d’un des films de Woody Allen les plus plaisants du présent siècle. Le réalisateur et l’acteur y dominent parfaitement leur art et leurs deux talents, et le produit fini est bien exempt du ton parfois intellectuallo-prétentiard de certaines de ses productions du siècle dernier. Allen est comique, brillant, d’une drôlerie parfaitement balancée et ses acteurs et actrices, même ceux qui tiennent les rôles de soutien, sont superbement dirigés. Une pure et simple joie. Un des derniers grands films de la période américaine de ce remarquable et prolifique cinéaste.

 

Paul Laurendeau
mars 2009


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