une critique de Paul Laurendeau
Good Morning, Vietnam de Barry Levinson, 1987, film américain avec Robin Williams, Forest Whitaker, Tung Thanh Tran, Chintara Sukapatana, Cu Ba Nguyen. Durée: 121 minutes.
Un film étonnant et incroyablement attachant, revu dans la complète
spontanéité du mouvement. Mon fils Pamphile et moi discutions, en mangeant
nos nouilles, de la perte de dix soldats français survenue en Afghanistan
en août 2008. J’en arrive à dire: «Ils ne tiennent aucun compte de la
force constante et solide de l’hinterland, quand l’intégralité de ta
population ordinaire est engagée, avec la constance de la vie de tous les
jours, dans la guerre. Aucun envahisseur ne peut égaler cela, même avec
toute la technologie qu’on voudra. Ils devraient revoir et méditer Good Morning, Vietnam». La curiosité de Pamphile est aussitôt piquée par cette
histoire d’hinterland et à l’idée d’une réflexion sur les errements de la
guerre animée par un tonitruant humoriste comme Robin Williams. Quand je
lui montre notre copie du film, il réclame de le visionner sur-le-champ.
Le temps de rapatrier mon plat de nouilles et mon verre de coca et nous
nous installons.
Saigon, 1965. Nous sommes sous la présidence de Lyndon B. Johnson. La
guerre du Vietnam en a encore pour dix ans à se trainer et, pour
l’instant, c’est la paix armée de l’occupation américaine du Vietnam du
Sud. L’ambiance faussement sereine de la «mission accomplie» (pas si
accomplie…) sur Saigon ne fait pas oublier que le front est proche. Car,
naturellement, dans leur ignorance de la réalité subtile de l’hinterland,
les américains croient toujours qu’il y a un front (même si, en fait, ils
n’arrivent presque jamais à vraiment trouver l’ennemi et optent pour
pilonner des villages civils entiers, au petit bonheur la chance…). Les
troupes s’ennuient à mourir et, pour les dérider, l’armée fait venir de
Crète l’animateur de radio Adrian Cronauer (joué, en grande partie
all’improviso, par un Robin Williams extraordinairement juste dans la
subite alternance de la bouffonnerie et du tragique). C’est un petit
sous-off de l’armée de l’air qui est un génie incontesté de l’humour
verbal. Sa prestation est à hurler de rire (je recommande fortement les
sous-titre en anglais pour malentendants, car là, plus que jamais,
l’inextinguible flux verbal se déverse vraiment en mitraille). Cronauer
tient le micro de la radio militaire américaine de Saigon deux fois par
jour. Une heure, de quatre à cinq heure l’après-midi, mais surtout, une
heure, de six à sept heure du matin, où il déclenche le réveil des troupes
avec son tonitruant: Gooooood Moooooorning Vieeeetnam!
L’humour verbal désopilant et pétaradant de Williams est mis en contraste
très subtilement avec une cinématographie douçâtre et fine, presque
glauque, toute en langueur et en tristesse contenue. Tourné en Thaïlande,
le film nous présente un Vietnam tout à fait crédible, vivant dans la peur
faussement tranquille du danger terroriste permanent et sous la pression
sourde et ambivalente de l’occupation. À la fois respectueuse et
investigatrice, la caméra nous montre une population affairée, discrète,
distante, avenante mais sans plus. Je le dis à plusieurs reprises à
Pamphile: c’est lui, l’hinterland. Entre ses prestations radiophoniques,
qui lui valent une gloire instantanée auprès des troupes et tous les
emmerdements imaginables auprès de ses officiers supérieurs (ils lui
reprochent sont choix musical tonique, son laxisme avec l’info et ses
écarts de langage subversifs), Adrian Cronauer se promène en bécane dans
Saigon, populeuse et vernaculaire, en compagnie de son placide compagnon
d’arme, Edward Garlick (campé avec beaucoup de sensibilité pas Forest
Whitaker). Il faut évidemment que Cronauer tombe subitement amoureux de
Trinh (jouée, tout en distance et majesté discrète, par Chintara
Sukapatana, une actrice thaïlandaise), qu’il la suive jusque dans ses
cours d’anglais lange seconde, qu’il se fasse même enseignant d’anglais
langue seconde lui-même, pour la revoir. Et il rêve de Trinh, jusqu'à ce
que Tuan (joué par Tung Thanh Tran, un jeune acteur vietnamien très
convainquant), le frère cadet de Trinh, s’interpose. Adrian Cronauer
comprend alors qu’il faut conquérir le frère pour espérer revoir la sœur
et c’est ainsi que la plus improbable des amitiés se noue entre ces deux
hommes si différents. Adrian reverra platoniquement Trinh, dans son
village natal (et entourée de toute sa famille)... pour se faire expliquer
calmement par elle que l’amour entre l’américain (clown subitement triste,
incarnant intensément tout le paradoxe de l’Amérique) et la vietnamienne
(incarnant, elle aussi, le Vietnam tout entier, patient, méthodique,
serein dans l’épreuve, sans distinction nord-sud), est une pure et simple
impossibilité dans les conditions culturelles et politiques actuelles.
Arrivons-en directement à notre affaire d’hinterland. Suite à une série de
combines tarabustées dans lesquelles les officiers supérieurs de Cronauer
sont mouillés, car ils veulent se débarrasser de lui et retrouver leur
station de radio insipide de jadis, Adrian et Edward se retrouvent, sans
le savoir, seuls en jeep, sur une route de brousse contrôlée par le
Viêt-Cong. La jeep roule sur une mine, capote, éjecte ses occupants
miraculeusement indemnes, et voici nos deux olibrius perdus dans la jungle
et cernés tout en douceur par une phalange de soldats d’Ho Chi Minh qui
leur crient calmement en anglais que, s’ils se rendent, tout va bien se
passer. Quand la situation semble parfaitement désespérée, c’est soudain
Tuan, le frère de Trinh, ce jeune garçon, presqu’un enfant, qui a de
l’amitié pour Cronauer, qui les tire de la nasse. Comme dans un rêve, il
descend de Saigon dans un petit cabriolet bleu piscine au moteur
crachotant, apparaît comme une fleur au milieu de la jungle, les prends
par la main et les guide vers un improbable hélicoptère américain qui se
replie dare-dare sur Saigon. Les soldats du Viêt-Cong, des hommes très
jeunes eux aussi, armés jusqu’aux dents, ont subitement disparu dans la
broussaille. Que s’est-il donc passé? C’est tout simplement que Tuan, sa
sœur, leurs amis, leurs familles villageoises, le gros des étudiants de la
classe d’anglais langue seconde, toute la population ordinaire de Saigon
et du Vietnam du Sud en fait, est en contact permanent, intime,
polymorphe, organique, avec le Viêt-Cong…
C’est à ce moment que notre saltimbanque radiophonique qui prenait un tel
plaisir à lire en onde, sur un mode sarcastique, les télex d’informations
pessimistes censurés par l’armée, redevient le bon américain obtus, bien
pensant, heurté dans sa morale rigide et sa conception manichéenne de la
guerre. Il retrouve Tuan dans un sombre quartier populaire de Saigon, et
on assiste alors à une scène extraordinaire, tant pour la sensibilité des
deux acteurs que pour la cinématographie (Tuan se dissimulant dans les
recoins du quartier, on n’entend initialement que sa voix, pendant
qu’Adrian le cherche parmi les hommes et les femmes de l’hinterland. Cet
espace et ces figurants sont époustouflants). Adrian: «Les américains sont
ici pour aider les vietnamiens. Je te faisais confiance. Je t’ai donné
toute mon amitié et… tu travailles avec l’ennemi». Tuan, en larmes, dans
son anglais approximatif: «L’ennemi… Quel ennemi?... c’est toi l’ennemi!»,
et il énumère tous les membres de sa famille tués par l’occupant
américain. Adrian Cronauer, atterré, voit soudain sous ses yeux, dans le
discours spontané et naturel de cet enfant engagé dans la guerre feutrée
du désespoir, la dissolution du Nord, du Sud, du Front, du Juste et de
l’Injuste, de toute la conception classique de la guerre… L’imbuvable
logique rigide des fronts confrontée à la mouvance si fluide mais si
puissante de l’hinterland. L’incompatible distinction entre guerre de
conquête et guerre de résistance. Cronauer déconnecte alors complètement.
Il ne sait littéralement plus sur quel pied danser sa danse de cabotin. Il
sera éventuellement muté, et la guerre continuera, avec des gamins
américains de plus en plus nombreux et ayant désormais de plus en plus de
difficulté à se réveiller à six heures du matin…
Good Morning, Vietnam est justement, de tous points de vue, le film du
réveil abrupt. Il est à revoir impérativement par toute personne vivant
dans un pays occidental entretenant des troupes «aidant» à l’étranger...
Tout y est, patent, limpide. Et, devant cette incroyable capacité des
américains à inscrire, dans leurs productions culturelles, une si subtile
compréhension historiques des erreurs politiques et militaires qu’il
referont de toute façon, comme si de rien était, Pamphile aura ce mot:
«Ils sont intelligents, mais il sont cons»… Oh oui… et c’est en cela aussi
que l’Adrian Cronauer, brillamment campé par Robin Williams dans Good Morning, Vietnam,
les incarne si profondément.
Paul Laurendeau
août 2008