une critique de Paul Laurendeau
A hard day’s night de Richard Lester, 1964, film britannique avec John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Richard Starkey (Ringo Starr), Wilfrid Brambell, Norman Rossington, John Junkin. Durée: 87 minutes.

Quand Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, une élégante de Toronto
dans la toute jeune trentaine, se vit proposer un visionnement du premier
long métrage mettant en vedette les Beatles, elle fronça sérieusement les
sourcils. Venue au monde six ou sept ans après la dissolution officielle
du légendaire quatuor, admiratrice de U2, de R.E.M. et des opéras de
Mozart, Mademoiselle Griffith, dont la mère est une inconditionnelle des
vieux films d’Elvis merdiques, juge sans ambivalence que les long-métrages
mettant en vedette des idoles de la chanson du siècle dernier ne peuvent
être indubitablement que de navrants navets. De fait, il serait difficile
de lui donner entièrement tort, même dans le cas des Beatles (dont le
reste de la carrière cinématographique fut mémorablement… non mémorable).
Il fallut donc assumer le fardeau de la démonstration. Il fallut expliquer
à Mademoiselle Griffith que ce petit bijou en noir et blanc était une
remarquable mise sous globe de la vie trépidante des Beatles pendant les
années folles de la Beatlemania. Les sourcils de Mademoiselle Griffith se
froncèrent davantage à l’idée saugrenue et peu enviable du visionnement
d’un documentaire ethno-musical… Ce qui lui vendit l’idée fut la réplique
suivante: "Je vous convoque à un moment de cinéma qui vous placera entre
l’euphorie joyeuse d’un vieux concert des Beatles en direct et une fiction
absurde et enlevante à l’humour surréaliste et pince-sans-rire digne des
Marx Brothers ou des Monty Pythons". Le froncement de sourcil disparut…
Et le visionnement eut lieu. Quatre très jeunes idoles de la chanson
anglaise du nom de John, Paul, George et Ringo sont en tournée nationale.
Trains, voitures, hôtels, repas sur le pouce, fuites devant des hordes
d’admiratrices hurlantes. Rencontres aussi imprévues et furtives que
froidement délirantes. Entrevues déjantées avec une presse partiellement
déboussolée. La chose, déjà en soi assez délicate du strict point de vue
logistique, va se trouver, en plus, compliquée par le fait que le vieux
Johnny McCartney (joué par un Wilfrid Brambell déchaîné dont le puissant
accent irlandais amusera beaucoup Mademoiselle Griffith), grand-père
paternel de Paul McCartney, accompagne son petit fils partout, pour des
raisons familiales aussi inaltérables que non élucidées... Calme et docile
en apparence, le vieil homme s’avère porter en lui toutes les tares
durcies et racornies du monde adulte. Il est un délinquant de la pire
espèce: menteur, voleur, sensuel, enjôleur, roublard, retors, médisant. Ce
semeur de zizanie teigneux et impénitent arrive presque à créer des
divisions dans la structure, badine mais solidement armaturée, des
Beatles, suscitant notamment une disparition de Ringo, juste avant un
important concert télévisé. Le vieux McCartney note en effet que le jeune
batteur aux doigts bagués a une sorte de petit complexe d’infériorité face
â ses prestigieux confrères de la section mélodique (complexe parfaitement
non fondé, vu qu’il est en fait, lui, celui qui reçoit le plus de
courriers d’admirateurs). Mélodramatique et grimaçant, le perfide vieux
Johnny McCartney convainc donc le candide Ringo de faire une escapade.
Cela donne la fameuse fugue de Ringo (Ringo’s fugue – construite en image
comme une fugue musicale), qui fut saluée comme un moment de cinéma
prouvant que Richard Starkey aurait fait un acteur de tout premier ordre
(on le compara, dans ce segment du film, à Jackie Gleason et à Charlie
Chaplin – Mademoiselle Griffith fut très touchée par ce moment et confirma
ces analogies avec enthousiasme). Ringo finit par être retrouvé par les
trois autres et tout rentre dans l’ordre. Le vieux Johnny McCartney, qui a
entre temps contrefait la signature des Beatles sur des photos du quatuor,
produisant ainsi les premières fausses photos dédicacées de toute
l’histoire cinématographique, voit ces dernières éparpillées du haut de
l’hélico qui monte, monte, monte (Oui… oui… oui…) emportant les Quatre
Titans dans le Vent vers la destination de leur prochain concert.
Mademoiselle Griffith observa vite que, pour vraiment apprécier les
brillantes séquences humoristiques de cette demi-fiction, il faut s’y
aventurer avec en tête une idée que le film n’arrive plus vraiment à faire
sentir avec autant d’acuité qu’au temps de sa sortie. Cette idée, c’est
celle du contraste des âges, de l’inquiétude adolescente face à l’entrée
dans le monde adulte. Le pépin, en effet, est qu’il n’est plus tellement
facile de voir les Beatles comme des ados…. Il faut se dire et se redire
constamment que ces quatre hommes jeunes, aux cheveux «longs» selon les
critères de l’époque, sont un scandale permanent pour tous les adultes qui
les côtoient ou se trouvent confrontés à eux. Mademoiselle Griffith
explique que ce qu’elle voit elle, au jour d’aujourd’hui, ce sont quatre
hommes, jeunes certes, mais dont les cheveux ne sont pas si long que cela,
et surtout qui, avec leurs complets vestons, chemise blanche et cravates,
sont particulièrement bien mis, stylés, discrets, vieillots même…. Les
excentricités capillaires et vestimentaires des Beatles ont monté en
graine. Elles ne font plus saillie, pour un auditoire contemporain. Les
Beatles renouent, par la force de l’Histoire, avec leur temps. Ils
apparaissent moins démarqués de leurs contemporains pour nous qu’ils
devaient l’être pour le public de 1964. La confrontation ado/adulte, jadis
sujet central de cet enlevant exercice, est désormais en grande partie
édulcoré. Cette thématique a indubitablement mal vieilli.
Ce qui a très bien vieilli par contre, c’est leur extraordinaire musique.
De nombreuses scènes du film sont tournées en concert réel, ce qui donne
un résultat époustouflant, visuellement et musicalement, pour une
fulgurante clarification de notre compréhension des quatre musiciens et de
leurs enthousiastes admirateurs et admiratrices. Mademoiselle Griffith le
confirma sans réserve. Elle voyait une contrebasse-violon des années
soixante pour la toute première fois, en plus. Elle fut enchantée de cela
aussi.
La réaction positive de Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, élégante de
Toronto dans la trentaine qui n’a jamais eu de sentiment particulier pour
la musique des Beatles, au visionnement de A Hard day’s Night confirme, si
nécessaire, que voici un film qui, comme The Dictator de Chaplin, ne
pourra jamais vraiment sortir de l’époque qui l’engendra… mais que, en
même temps, c’est ce qui fait toute la force descriptive et le charme
joyeux de cette irrésistible petite cavalcade dans le corridor du temps.
Et… le Beatle favori de Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith est
désormais… Ringo.
Paul Laurendeau
août 2008