Lacombe Lucien (1974)
une critique de Paul Laurendeau
Lacombe Lucien de Louis Malle, 1974, film franco-germano-italien avec
Pierre Blaise, Aurore Clément, Holger
Löwenadler, Stéphane Bouy, Jean Rougerie, Gilberte Rivet, Jean
Bousquet, Pierre Saintons. durée: 138 minutes.
Un
film qui fait époque. Avant Lacombe
Lucien le cinéma français avait littéralement inventé, et produit comme
savonnette, le sous-genre Film de
Résistance. Mais ce cinéma d’après-guerre, compensateur, réparateur,
déculpabilisateur, véhiculait une imagerie héroïque cultivant faussement l’idée
d’une généralisation de la sensibilité résistante au sein de la population
française occupée. La traversée de Paris
de Claude Autan-Lara (1956) avec Louis de Funès, Bourvil et Jean Gabin avait fait
entendre le premier grincement cynique, grotesque, dérisoire et presque
surréaliste sur toute cette période. On en reparlera certainement. C’est
cependant Louis Malle qui, trente ans après la Libération, va introduire une
nouvelle émotion, à la fois plus sincère, plus ambivalente mais surtout plus
profondément douloureuse dans l’évocation des années de l’Occupation. Louis
Malle avait douze ans en 1944. Pour lui, il l‘a dit souvent, l’occupation
allemande fut le grand traumatisme de l’enfance. Cela dicte inexorablement une
sensibilité toute nouvelle à la cinématographie et au traitement du drame
français des années d’occupation. L’émotion, douloureuse et plurivoque, que
Malle fera culminer avec Au revoir les
enfants (1987), est intégralement introduite et campée dans Lacombe Lucien. Le public français de
1974 en restera bouche bée et le cri contradictoire de la bête blessée qui
expie dans la douleur se fera alors entendre, dans la critique et dans le
public. Encore aujourd’hui, un recul impartial s’impose face à ce cas problème
artistique. Aussi, il était important
d’installer Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) devant Lacombe Lucien. Née trois ans après la
sortie de ce film, canadienne anglophone, cinéphile aguerrie s’asseyant
pourtant, l’œil et le cœur purs, devant son tout premier film de Louis Malle,
Mademoiselle Griffith se fit soumettre par la portion française de la compagnie
de son cinéma de poche le dilemme suivant: À
cause de l’irrésistible et mystérieux sentiment d’attachement que nous suscite le
jeune collaborateur Lucien Lacombe, on accusa en son temps ce film de
complaisance extrême-droitière. Une autre analyse suggère pourtant que c’est
justement le charme ambivalent du personnage qui fait accéder le rejet du
nazisme et de sa banalisation à un douloureux degré de profondeur critique, débarrassant
la réflexion et l’émotion de son simplisme manichéen réducteur. Qu’en
diriez-vous, vous qui incarnez la distance historique face à l’Occupation?
Mademoiselle Griffith prit sa mission avec sérieux et gravité et on s’installa.
1944. C’est le beau mois de
juin et les anglo-américains viennent de débarquer dans le nord de la France.
Mais le nord, c’est encore bien loin. Nous sommes dans la petite commune de
Souleillac dans l’Aveyron. Nous la quittons à vélo avec Lucien et nous nous
retrouvons à la ville (on ne précise pas quelle ville). Lucien Lacombe (joué
par Pierre Blaise, une prestation purement magistrale), seize ans, récure les
planchers d’un hospice. Taciturne, renfermé, déjà ténébreux, il parle peu. Le
premier trait que l’on découvre de lui c’est qu’il a ce que les québécois
appellent du visou. Il sait viser
avec une arme. Il s’approche d’une fenêtre et terrasse à bonne distance un
petit passereau jaune qui pépie dans un arbre, avec son lance-pierre. Moment
suivant, le revoici au village, il prend le fusil de chasse de son père
(prisonnier en Allemagne) et, malgré les protestations de sa mère (jouée brillamment
par Gilberte Rivet) qui lui rappelle que c’est interdit, il part
cartonner des garennes. Et il fait cartons sur cartons, quasi infailliblement.
Il a vraiment du visou. On le voit
casser le cou des garennes lardés de plomb qui frétillent encore. Puis on le
voit caresser l’encolure d’un cheval mort que des paysans chargent sur une
charrette. Puis on le voit casser le cou d’une poule et la plumer en compagnie
des femmes du village. Louis Malle n’a pas lésiné sur la castagne animale en
ouverture pour nous montrer en toute simplicité que cet enfant peut tuer
froidement, comme n’importe quel paysan, probablement... Puis, on sent
graduellement la frustration sourde de Lucien. Sa mère, qui ne sait pas si elle
est vraiment veuve ou non, vit quand même en concubinage avec le patron de la
ferme. On parle ici et là du maquis
et Lucien sait que le point de contact avec les maquisards, c’est l’instituteur
du village (joué par Jean Bousquet).
Lucien lui apporte donc un gros garenne et lui demande l’autorisation de
joindre la résistance. L’homme refuse, faisant valoir que c’est la vraie guerre
là-bas et que Lucien est trop jeune. La réaction du jeune homme est insondable.
Frustration, indifférence, timidité, continuité du désoeuvrement? Mystère.
Lucien continue de faire la navette entre Souleillac et «la ville» mais bosser
à l’hospice lui plait de moins en moins. Un soir, une crevaison sur sa bécane
l’obligera à marcher des kilomètres et, fatigué, il transgressera
involontairement le couvre-feu et s’approchera d’une étrange villa. Il vient de
mettre le pied dans le quartier général de la gestapo locale. Il n’y a que des
français. L’ambiance est aussi glauque que bon enfant et bizarroïde. On ouvre
des piles de lettres de dénonciations (dont au moins une où l’auteur se dénonce
lui-même), on procède à des tabassages scrupuleux, mais aussi, on joue au
tennis de table, se fait couper les cheveux et on prend le petit déjeuner, le
tout dans un décor somptuaire. Le tableau est surréaliste. Visiblement les
gestapistes, des hommes et des femmes ordinaires, utilisent ce vaste domaine réquisitionné
à la fois comme lieu de travail et de résidence. Lucien fait la connaissance de
celui qui deviendra son futur chef, Monsieur Tonin (joué par Jean Rougerie), un
policier dézingué pour extrémisme idéologique sous Léon Blum et ayant repris du
galon sous Pierre Laval. Paterne, roublard, bonhomme, l’homme amène Lucien,
comme en se jouant, à dénoncer l’instituteur de Souleillac comme tête d’un
réseau de résistants. Encore une fois, les motivations de Lucien sont
impénétrables. Mademoiselle Griffith grommelle, avec son joli accent: Ce n’est pas qu’il trahit par dépit. C’est
qu’il déconne par manque de repères… Pendant qu’on amène et passe
consciencieusement à tabac l’instituteur de Souleillac, deux gestapistes
goguenards approchent Lucien et lui mettent un Luger allemand dans les pattes.
Ils lui demandent alors de tirer sur un grand portrait du Maréchal Pétain.
Lucien loge une balle sur le noeud de cravate, une balle sur le nez et une dans
chacun des yeux du portrait du chef de l’État
Français. Les gestapistes, qui croyaient impressionner un enfant en le
faisant jouer du flingue, sont finalement plutôt admiratifs. Il a vraiment,
mais vraiment du visou, ce garçon. Il
n’en faut pas plus. Le voici, sans façon et sans cérémonie, comme si c’était un
jeu, enrôlé dans la «police allemande».
Lacombe Lucien va se retrouver
le sbire attitré d’un aristocrate facho, tranquille, longiligne et dédaigneux,
le très drieux-larochellesque Jean-Bernard de Voisin (solidement campé par Stéphane Bouy). Luger
au poing, ils vont œuvrer au démantèlement des réseaux locaux de résistance.
Les miliciens qui les accompagnent portent des chapeaux criards, des costards
voyants, des cravates à gros noeuds et des mitrailleuses en bandouillère. Il y
a même parmi eux un noir, d’allure très duke-ellingtonesque (Hippolyte, joué
avec élégance et classe par Pierre Saintons). Mademoiselle
Griffith a alors ce mot: These so called German
policemen look more like American gangsters than anything else… C’est l’idée de Malle,
certainement, de montrer que l’occupant assoit son contact avec l’hinterland
local en mobilisant des réseaux de malfrats… En suivant Jean-Bernard de Voisin
dans tout son circuit de magouilles et de combines, Lucien va finir un beau
jour par se retrouver dans une sorte de planque genre Annexe d’Anne Frank et y
faire des connaissances qui vont enfin faire bouillonner quelque émotion en
lui. Le récit prend alors toute sa formidable ampleur. Monsieur Albert Horn
(campé, dans une prestation absolument extraordinaire, par l’acteur suédois Holger
Löwenadler)
est un riche tailleur parisien qui sa cache en compagnie de sa mère et de sa
fille et espère passer en Espagne (l’Espagne franquiste est «neutre», c’est
déjà un peu moins dangereux pour les réfugiés juifs que la France directement
occupée). Jean-Bernard de Voisin extorque petit à petit le riche tailleur en
lui faisant miroiter non pas des châteaux mais des refuges en Espagne. Monsieur
Horn parle français avec un fort accent mais s’enorgueillit du fait que sa
fille (jouée superbement par Aurore
Clément) est une vraie française. Sa fille
s’appelle d’ailleurs France… Une
relation complexe, désaxée, biscornue et douloureuse va alors s’établir entre
Albert Horn, France Horn et Lucien Lacombe. C’est le tailleur qui la résumera un
jour en disant : Malgré tout, je
n’arrive pas à complètement vous détester. Le contraste entre ce jeune homme
non dégrossi mais plénipotentiaire, et ces deux bourgeois, raffinés mais
complètement aux abois, est saisissant, désarmant, paniquant, terrible. Lucien
fait la cour à France et, là aussi, ça déconne complètement. Elle finit par se
donner à lui parce qu’elle en a marre
d’être juive. Ces moments sont époustouflants, extraordinaire, hallucinants,
maximalement déroutants. Et ici je vais faire une chose que je ne fais pas
souvent. Je vais renoncer à vous les résumer. C’est tout simplement qu’il faut
les voir. Il faut s’imprégner de cette cuisante et déroutante ambivalence. Il
faut aller là où Louis Malle nous entraîne avec ce remarquable quatuor
d’acteurs.
Un texte discret en point
d’orgue du film nous signale que Lucien Lacombe fut éventuellement capturé et
fusillé après la libération du sud de la France. Bilan de
Mademoiselle Griffith (je traduis). Le
personnage est effectivement ambivalent. Il tue des animaux, abuse de son
pouvoir policier, se vautre dans sa petite puissance de toc mais aussi, il est
gentil et doux avec sa mère, aime France sincèrement et n’est pas exactement
antisémite (il ne comprend rien à tout ce charabia doctrinal obscurantiste et s’en
fiche totalement). Bon, fondamentalement, il n’est pas sympathique et je ne
suis pas d’accord avec ceux qui auraient prétendu qu’il l’était. Il est et
reste suprêmement odieux et exécrable, pas parce que c’est un nazi sectaire,
comme le sont certains des gestapistes «théoriciens» qu’il côtoie dans cette
«police allemande» si franco-française, mais parce que c’est un nazi bête et un
enfant dérouté, privé d’une figure paternelle vraiment responsable. Ce qu’on
nous apprend ici, c’est que le nazisme s’empare de jeunes gens ignorants comme
Lucien et, jouant de leur fibre violente tout en les maintenant dans leur
infantilisme, endoctrine leur action et meuble leur esprit de sornettes nocives
sans les éduquer. Ils sont alors comme des chiens mal entraînés et conséquemment
sourdement incontrôlable. C’est époustouflant de profondeur et de vérité Il n’y
a absolument rien de pronazi là dedans. Je seconde totalement ce
commentaire. Trente ans séparent Lacombe
Lucien des événements qu’il évoque. Trente-cinq ans le séparent désormais
de nous. Le film n’a pas pris une ride. Sa réflexion est sublimement actuelle,
intemporelle en fait. Tant pour sa qualité artistique, sa cinématographie
superbe, sa direction d’acteur magistrale que pour la force d’évocation du
drame qu’il impose à notre devoir de mémoire, il est indubitable que Lacombe Lucien est un des chef-d’œuvres
du cinéma français.
Paul Laurendeau
mai 2010
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