une critique de Paul Laurendeau
Maurice Richard, 2005, film canadien de Charles Binamé avec Roy Dupuis, Julie LeBreton, Stephen McHattie, Rémi Girard, Michel Barrette. Durée: 124 minutes.
Devenir
l’incarnation sublimée de tous les espoirs libérateurs d’un peuple n’est
pas quelque chose qui se décide ou s’improvise. Cela arrive, tout
simplement. Cela se manifeste sans préavis, cela se met en place sans être
orchestré, le plus souvent dans les conditions les plus biscornues
imaginables. On passe ensuite une vie à reconstituer ce que fut la teneur
de notre espace ordinaire quand la foudre a frappé. Un ensemble complexe
de circonstances historiques impossibles à reproduire dans la vie
contemporaine et hautement difficiles à représenter cinématographiquement
ont fait du joueur de hockey sur glace Maurice «The Rocket» Richard
(1921-2000) le totem emblématique du peuple canadien-français, au milieu
du siècle dernier. L’athlète au départ est un monstre sacré dans
l’enceinte circonscrite de son sport même. Dans le film, l’entraîneur
unilingue anglophone des Canadiens de Montréal, Dick Irvin (joué
magistralement par Stephen McHattie) dit un jour à Maurice Richard (joué
hiératiquement par un Roy Dupuis de roc): «You are the Babe Ruth of
hockey». Ce n’est déjà vraiment pas peu de chose au niveau du poids du
symbole strictement sportif… On parle donc ici d’un athlète qui, dans la
sphère restreinte de son activité déjà, la révolutionne, la redéfinit
(comme le fit Babe Ruth pour le baseball). La différence cruciale apparaît
cependant quand on se met, sans le vouloir ni le souhaiter, à assurer
l’intendance symbolique de ce grand talent. Le sport professionnel est un
exercice public, un étalage ouvert à tous les remous de la fantasmatique
collective. Babe Ruth jouait pour les mythiques Yankees de New York, une
équipe et une ville au faîte de la gloire et de la plus solide des
sécurités symboliques imaginables. Maurice Richard jouait pour le Canadien
de Montréal une équipe et une ville aux tréfonds de son insécurité
symbolique et à l’aube (encore largement inconsciente) des plus grands
moments émancipateurs de son histoire. Voici donc que l’athlète surdoué
joue pour une ville en laquelle s’incarne intensément un peuple occupé,
prolétarien, acculturé, sans gloire, sans victoire, modeste jusqu’à la
frustration, frustre jusqu’à une simplicité quasi enfantine. Vos
ingrédients sont en place. Il ne reste plus qu’à chauffer à blanc. La
surchauffe qui provoquera l’étincelle, ce sera l’incroyable,
l’inimaginable, l’inconcevable culture d’ethnocentrisme et de
discrimination du hockey professionnel des années 1950. Les gibbons de
l’establishment (anglophone) du hockey professionnel de ce temps se
grattent le dos entre eux. Ils forment un club sélect à l’éthique fort
élastique qui triche ouvertement les statistiques pour faire mousser les
équipes des villes anglophones qu’ils promeuvent cyniquement et
ostentatoirement. Un joueur anglophone moyen fait facilement l’équipe.
Pour faire l’équipe quand on est canadien-français, il faut être un
Maurice Richard, c’est-à-dire une figure sportive en laquelle il est
incontestable que les qualités athlétique pèsent plus lourd sur un des
plateau de la balance que le poids de la discrimination systémique, sur
l’autre plateau. Notons, en passant, que la mystérieuse magie des
canadien-français hockeyeurs surdoués est en grande partie un artéfact
discriminatoire. Le filtre ethnocentriste du hockey professionnel de
l’époque ne retient que les canadien-français hautement talentueux dans
les ligues professionnelles, et ceux-ci, immanquablement reconnaissables à
la consonance de leur nom, passent pour les représentants ordinaires d’un
peuple de génies du hockey. Ironique revirement de la chose
discriminatoire et passage involontaire de celle-ci en son contraire, la
mise en place de la gloire mythique des Flying Frenchmen… Bref, les
canadien-français contemporains de Maurice Richard se retrouvent avec,
étalé au grand jour sous leurs yeux experts (car les canadien-français
savent regarder une joute de hockey), le spectacle artificiellement
suractivé et bien visible de la culture discriminatoire sur laquelle
repose, plus discrètement, leur triste histoire sociale depuis le milieu
du 18ième siècle. Involontairement, inexorablement, une joute
entre les Maple Leaf de Toronto et le Canadien de Montréal de cette époque
devient une sorte de guerre de libération sublimée. Les Canadiens
(le mot désignait plus naturellement les francophones du Canada à cette
époque) font face aux Anglais. Les voici survoltés. En 1955, Maurice
Richard frappe un arbitre anglophone qui n’a pas puni le joueur anglophone
qui vient de le tabasser rudement. Le directeur anglophone de la ligue le
bannit pour la saison, l’empêchant ainsi de devenir le premier
canadien-français à remporter le championnat des compteurs de la Ligue
Nationale de Hockey. Émeute. Montréal est mis à sac.
Et, un jour, inévitablement, un demi-siècle plus tard, il faut expliquer les tenants et les aboutissants de cette incompréhensible tempête sociologique à nos enfants, qui n’y voient goutte. Une émeute sportive pour eux, que voulez-vous, c’est du hooliganisme et une guerre sublimée dans le sport c’est une manifestation de bêtise primaire en mondovision et point barre. Et ils ont parfaitement raison. Ils sont le produit d’un Québec et d’un Canada francophone plus serein, plus solide, affranchi, multiculturel, qui aujourd’hui a des peintres, des musiciens, des poètes, des athlètes professionnels et olympiques, des architectes, des artistes de cirque, des concepteurs de mode, des cinéastes, une gastronomie, une littérature, une musique, un cinéma, une culture. Comment comprendre que ces gens n’avaient rien, sauf un petit poste de radio pour écouter la joute? Comment comprendre que, dans l’enceinte de l’aréna de hockey dont ils détenaient un billet à petit tarif, ces gens du commun étaient séparés des détenteurs de billets de saison plus riches par une clôture de grillage métallique? Il faut à nos enfants Monsieur Tony Bergeron (savoureux sous les traits de l’infaillible Rémi Girard), le subtil barbier-coiffeur de Maurice Richard pour leur expliquer tout ça simplement. Les hommes de ma génération se faisaient raconter le drame de Maurice Richard par leurs pères ou leurs oncles (mon père, né en 1923 est un homme ayant littéralement l’intégralité du profil sociologique du Rocket – la communication et la transmission de la mémoire s’en trouve grandement facilitée). Une génération plus tard, la marche est plus haute. Il faudrait pouvoir asseoir les petits enfants de ce ti-boutte canadien-français que fut mon père devant un bon film qui leur mettrait tout ça à plat en les immergeant dans ce contexte étrange et suranné sans perdre la perspective ni la sérénité du recul historique. Eh bien ce film, on l’a maintenant…
J’ai donc assis mes fils devant le film Maurice Richard. Le plaisir cinématographique (ce film a une cinématographie toute particulière, misant beaucoup sur les teintes froides, les bleus, les vert olive et les gris) se complète ici d’un résumé historique et d’une documentation ethnologique parfaitement en ordre. D’ailleurs Pamphile avait déjà vu le film dans le cadre d’un cours sur l’histoire du Canada dans son école franco-ontarienne. Quiconque veut comprendre ces événements, quiconque veut découvrir la vie familiale, sociale, professionnelle d’un hockeyeur du siècle dernier qui travaillait à l’usine le jour et poussait le rondelle le soir trouvera en ce film la synthèse idéale, le compendium limpide. S’y ajoute, ce qui n’est pas rien, l’étude à la fois nette et subtile du phénomène de la sublimation nationale dans le sport. S’il fallait pinailler, on pourrait reprocher à Monsieur Dupuis d’être trop grand et trop majestueux pour jouer le Rocket, qui était un ti-boutte fringuant et populacier (quoique simple, discret, modeste, pudique même). Mais le gigantisme du symbole et la justesse du jeu de Dupuis compensent amplement le manque cruel d’ingratitude de son physique outrageusement idéal. En regardant travailler Julie LeBreton, l’actrice très juste qui joue l’épouse de Maurice Richard, Clovis s’est exclamé: «Je vois en elle la québécoise typique. C’est incroyablement juste». Le film Maurice Richard, à l’instar du personnage qu’il dépeint, a une façon toute naturelle, limpide et fraîche de faire émaner l’archétype hors du coutumier. C’est un document plus que satisfaisant: jubilatoire.
Le travail d’un type particulier d’acteurs de soutien est à signaler ici aussi. Des joueurs de hockey contemporains superbement dirigés incarnent des figures emblématiques du hockey sur glace de jadis. Vincent LeCavalier campe un Jean Béliveau remarquable, Ian Laperrière joue Bernard «BoumBoum» Geoffrion avec brio. Un ancien joueur de football collégial devenu acteur du nom de Charles Rooke campe le terrible James «Kilby» MacDonald des Rangers de New York. Les acteurs (tous excellents patineurs) ne sont cependant pas en reste dans ces positions mythiques, si bien que Randy Thomas devient Hector «Toe» Blake et Patrice Robitaille nous livre un Émile «Boutch» Bouchard plus grand que nature. Le résultat de cette rencontre en dégradé entre acteurs et athlètes est fulgurant. On retrouve ce plaisir jouissif du mélange des genres vécu autrefois lorsque l’équipe olympique de hockey féminin (la vraie, la médaillée d’or) était venu flanquer une raclée mémorable à la mythique ligue de garage de Stan dans Les Boys III (2001).
Hommes et femmes de ma génération (je suis né trois ans après l’émeute de Montréal et deux ans avant que le Rocket n’accroche ses patins), asseyez vos enfants devant ce superbe et serein exercice de mémoire. Tout y est. Pur, fin, net et beau.
Paul Laurendeau
Janvier 2010