une critique de Paul Laurendeau
Modern times, 1936, film américain de Charlie Chaplin, avec Charlie Chaplin, Paulette Goddard, Henry Bergman, Tiny Sandford, Chester Conklin, 87 minutes.
Un
autre devoir universitaire de mon fils. Dans le cadre d’un cours sur la
corrélation entre travail industrialisé et vie intime, on le charge de
visionner Modern Times de Chaplin. Occasion en or de revoir cette
petite merveille, vieille de trois quarts de siècle. Train d’enfer. On
suit le cheminement du travailleur d’usine (Charlie Chaplin, dans
son personnage du Little Tramp, connu en français sous le sobriquet
affectueux de Charlot) et les épisodes rocambolesques de ses
démêlés avec les autorités constabulaires et de sa rencontre
ostensiblement romantique avec la lumpen-gamine (the gamin,
orpheline voleuse de pain campée, avec un expressionnisme archaïque et
féroce, par une jeune Paulette Goddard de 26 ans absolument
spectaculaire). Les décors, vastes, somptuaires, tout de fer, de béton et
d’acier que ce noir et blanc léché rehausse, frappent par leur aspect
hautement métropolisesque. On se laisse emporter par la chaîne de montage
et ses effets débilitants sur le corps contracté et trépidant du
travailleur. On glisse avec lui dans les séquences mirobolantes de la
fameuse scène culte du machinisme, où Chaplin est absorbé par les rouages
et les engrenages d’un titanesque mécanisme. On sent le traitement
futuriste, pessimiste, orwellien du drame drolatique et grotesque qui
s’impose à nous et, subitement, un fait incongru et rare se manifeste à
notre attention. Le cinéma parlant existant depuis maintenant presque une
décennie, Chaplin a le choix de ses ressources. Ciné parlant moderne avec
bruitages, ou cinématographe muet à l’ancienne, avec musique de fond en
continu et panneaux intercalaires fournissant éléments descriptifs ou
narratifs et dialogues. Chaplin se trouve, en fait, avec le son, dans la
position de liberté de choix que Woody Allen cultivera plus tard avec la
couleur. Or, en un geste aussi exquis que rare, Chaplin retient LES DEUX
FORMULES et trouve, en plus, moyen de donner une coloration thématique
centrale à ce choix. C’est Clovis qui nous fait observer que, dans
Modern Times, les bruitages sont exclusivement soit des sons de
machines, flammèches, pétillements, déclics, détonations d’armes à feux,
sirènes de polices, grondements de moteurs (y compris les borborygmes de
la machine corporelle), soit des voix retransmises, voix sur écran, ordres
diffusés par intercom, diatribes téléphoniques, radiophoniques,
gramophoniques, imprécations autoritaires mais nécessairement médiatisées,
injectées au coeur de la bête usinière par le relais machine. Quand les
personnages parlent d’homme à homme, ou d’homme à femme, on retrouve le
procédé interactif du muet, avec gesticulations, articulations
expressionnistes inaudibles et panneaux intercalaires. Il ne s’agit pas là
de quelque difficultueuse transition technique. Il est criant que Chaplin
avait parfaitement les ressources –et les moyens- de faire un film
entièrement parlant comme il le fera, quatre ans plus tard, avec The
Dictator. On a bien ouvertement affaire ici à un choix thématique. La
transition cinématographique met en scène et symbolise la transition
moderniste et son malaise. La machine bruite, grésille, gronde et parle,
l’humain sautille, agite les lèvres et hurle en silence, ses
gesticulations, désespérées et inanes, étant comme couvertes par le tapage
totalitaire et automatisé des temps modernes…. L’effet thématique, même
s’il reste semi-conscient, est absolument saisissant. Le cinéma ancien est
coutumier et humain. Le cinéma à bruitage est machinal et procède, lui, de
la cruauté froide et livide desdits temps modernes… Ce traitement
n’acceptera, en finale, qu’une exception majeure, qui nous fera découvrir
l’organe de Chaplin débitant un esperanto bizarre qui annonce déjà
l’allemand fantaisiste et macaroni du dictateur. Pourquoi Charlot se
met-il à chanter ainsi, d’une voix fort agréable, en «espéranto»
d’opérette. Je vous laisse le plaisir de la découverte. Une crise du
savoir et de la communication est à la clef. Et aussi, une femme…
Trente-six métiers, trente-six misères. Charlot est successivement ouvrier en usine, bagnard, veilleur de nuit, chômeur, mécanicien, serveur de restaurant, chanteur de variétés. Tout le prolétariat des secteurs secondaire et tertiaires y passe. Toutes les interactions entre hommes sont avec des petits chefs, gardes-chiourmes, singes, flics, chefs de rayon et patrons sourcilleux et irascibles… et tous les rebondissements consistent à retomber dans sa condition de misère. Le flux des émotions s’articule visuellement dans le spectaculaire contraste entre la ville et la campagne. La nostalgie rêveuse et folâtre de l’avant modernité se manifeste avec toute la bouffonnerie expressionniste inimitable qu’on connaît à Chaplin. Une scène se déployant dans une sorte de taudis steinbeckien isolé dans la campagne semi-désertique nous rappelle les inoubliables vicissitudes da la si fameuse cabane de bois rond dans Gold Rush. Les scènes totalement antiréalistes de retour solitaire à la terre et au mode de vie rural sont mises en contraste avec le désespoir miséreux et les plans de foules tumultueux de l’urb, d’une façon à la fois si directe et si fantaisiste qu’on y lit moins quelque thèse rousseauiste ou nostalgique qu’un mode d’expression, un décorum visuel de la souffrance du travailleur et du contraste entre ses émotions intimes et le trépidement de la vie moderne. L’idylle amoureuse se donne l’idyllique bucolique pour cadre et les allures de sauvageonne guenilleuse de la gamine assurent un singulier relief au procédé. Il y a un net quiproquo entre l’amour des fleurs et les fleurs de l’amour. Tout le dispositif de l’exposé de Modern Times joue de toute façon de quiproquo, comme si le rythme fou de la vie du monde industrialisé ne permettait même plus de minimalement se comprendre et/ou de s’expliquer. On navigue en eaux socialement troubles dans une sorte d’erreur judiciaire permanente. Tentant de rendre à un camionneur l’ayant perdu sur la chaussée le petit fanion rouge qui rend visible les madriers dépassant de la caisse de son véhicule, le pauvre Charlot se retrouve à la tête d’une manif et semble diriger la foule en brandissant le drapeau rouge. Il se retrouve en tôle aussi sec, pour agitation communiste. Au réfectoire des prisonniers, il prend la cocaïne d’un revendeur de drogue pour du sucre en poudre… une scène étonnante, incroyablement contemporaine, où la poudre sautille dans toutes les directions pendant le «voyage» d’un Charlot qui flippe vraiment raide. Sidérant. Mon fils flippait aussi de tant de jeunesse chafouine et narco-ironique planté au beau milieu d’une œuvre aussi ancienne et vénérable.
C’était le temps d’avant nos chers effets spéciaux animatroniques. On reste littéralement éblouis par l’incroyables multiplicité des talents de Chaplin. Outre qu’il met en scène, signe le scénario et joue le rôle principal, il faut observer qu’il signe la composition de la bande musicale, chante, danse, fait du mime, de l’équilibrisme, de l’acrobatie (on le voit même plonger sur la tête dans un lagon ne faisant pas un pied de profond, comme le faisaient autrefois les bateleurs de foire du Moyen Age) et il nous montre même qu’il est un superbe patineur (à roulettes). C’est le saltimbanque intégral, d’une si riche et si subtile bouffonnerie. Éclater de rire au cinéma, c’est fréquent. Se tenir les côtes devant un film tourné l’année du Front Populaire, trois ans après l’entrée d’Hitler au Reichstag et l’élection de Roosevelt à la présidence américaine, c’est pas mal plus rare. Intelligence, vigueur critique, humour caustique, pathos bien tempéré, clownerie sérieuse, synthèse sociale du siècle dernier en soi, Modern Times continue indubitablement de pleinement mériter son apocalyptique titre.
Paul Laurendeau
mars 2010