Radio Days (1987)

une critique de Paul Laurendeau


Radio Days de Woody Allen, 1987, film américain avec Mia Farrow, Seth Green, Mary Julie Kavner, Dianne Wiest, Don Pardo, Wallace Shawn, Josh Mostel, Danny Aiello. Durée: 88 minutes.

Quand on a remis le disque du long métrage Radio Days de Woody Allen à Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, élégante torontoise férue de cinéma et d’humour caustique, elle portait ses jolies boucles d’oreille en argent en forme de cœurs. C’était une copie neuve du disque qu’on lui remettait ainsi, sans façon et à la bonne franquette. Ladite copie était présentée dans le boîtier usuel et le susdit boîtier était - inévitablement - emballé dans la cellophane tout aussi usuelle. Or il faut signaler que Mademoiselle Griffith peint volontiers ses ongles de motifs colorés et délicats mais qu’elle les taille toujours ras, pour ne pas risquer d’égratigner les yeux de ses frétillants petits carlins à la truffe anthracite et aux regards tendres. Voici donc Mademoiselle Griffith qui se met calmement à tenter de trouver l’angle d’attaque pour estafiler cette fichue cellophane la privant encore du contact requis avec une des œuvres les plus originales de Woody Allen. Un peu atterrés, les membres de la compagnie de cinéphiles du cinéma miniature du Manoir Griffith proposent leur aide, verbalement ou en tendant silencieusement les mains, mais ils ne rencontrent que la mine muette et le regard glacial des grands yeux bleu gris de Mademoiselle Griffith. Elle manipule toujours - sans nullement s’énerver - l’impertinent boîtier. Industrieuse, elle finit par retirer une de ses boucles d’oreille d’argent en forme de coeur, la décrochant de son oreille trouée comme on cueille une fleur. La compagnie constate alors que la boucle d’oreille est dotée d’un petit crochet d’arrimage bien acéré. Mademoiselle Griffith en estafile la cellophane d’une main assurée, déballe le boîtier, roule la susdite cellophane en une petite boule, la tend à un séide qui se charge de l’escamoter, et se raccroche le petit cœur d’argent sur l’oreille comme si de rien n’était. Elle se débarrasse ensuite des trois autocollants «de sécurité», ouvre le boîtier plastifié en un déclic sec et y capture enfin le précieux disque. Le visionnement peut commencer.

Ce film est merveilleux. Il s’agit d’une évocation tendre et ironique de l’âge d’or de la radio. Radiophonie oblige, Woody Allen ne joue pas dans son film mais, fait charmant et inusité, il en assure, de sa voix chafouine à la tonalité inimitable, la narration omnisciente, toute en réminiscences et nostalgie. On suit la vie ordinaire de Joe, un enfant de neuf ou dix ans (campé finement par Seth Green. Ce film de Allen est celui où on voit le plus d’enfants acteurs d’ailleurs. Il les dirige avec brio). Joe habite la petite communauté de Rockaway Beach, sur la berge sud de l’île de Long Island (New York), façade Atlantique vieillotte et modeste, battue par les flots et le vent. Notre narrateur omniscient, Joe adulte en fait, explique que son enfance fut fondamentalement déterminée par les réalités et les rêves véhiculés par la radio. Le récit, sans trame narrative définie, se déroule entre la fameuse fausse offensive de Martiens ostentatoirement commentée –à la radio, bien sûr- par Orson Welles en 1938 et le premier de l’an 1944. Écrit un peu au rythme des souvenirs de Joe, sur le ton d’un journal intime ou d’une chronique de mémorialiste, le film nous présente une succession d’anecdotes volontairement décousue, toutes plus ou moins reliées à la culture radiophonique de jadis, et tournant graduellement à la galerie de portraits dépeignant les personnages colorés et typées ayant peuplé l’univers enfantin de Joe. Il s’agit d’un voisinage de juifs ashkénazes peu fortunés dont le spectre idéologique et social va des communistes ouvertement staliniens aux bigots rigoristes, imprégnés de restrictions religieuses et d’obéissance rabbinique. Le ton très «humour juif» du traitement apparaît autant dans les saillies verbales et comportementales des personnages que dans la cinématographie même. On nous fait entrer dans des intérieurs rectangulaires surchargés de meubles, aux couleurs feutrées et élimées, peuplés d’hommes et de femmes de condition modeste, un peu trop nombreux pour l’espace qu’ils occupent et qui jacassent et argumentent tous ensembles en écoutant à tue tête de gros postes de radios à lampes en bois verni, ayant cette forme si caractéristique de voûtes romanes. En nous introduisant petit à petit aux émissions de radio préférées de chacun des membres de sa famille et en nous faisant bel et bien voir ce que ces auditeurs imaginaient et fantasmaient devant leurs postes exempt d’images, Joe nous fait partager l’impact des incroyables ancêtres radiophoniques d’Oprah Winfrey, de Good Morning America et de la Roue de Fortune. Le sort des membres de la famille de Joe et celui des personnages mi-fictifs et mi-réels du gratin mondain de la radio s’enchevêtrent un peu dans le souvenir et on suit, entre autres, la montée graduelle de la carrière aussi polymorphe qu’improbable de Sally White (campée par une Mia Farrow, indubitablement plus sotte que nature) avec les mêmes émotion et la même empathie que la quête de l’homme idéal de l’inévitable tante Bea (Jouée par une Dianne Wiest plus que convaincante) qui fut la tante favorite de Joe, sinon de nous tous (qui, en effet, n’a pas eu sa tante Bea?).

Un seul exemple du type d’anecdotes racontées est représentatif du ton parfaitement savoureux et insolite de tout l’exercice. C’est aussi une des scènes cultes de l’œuvre de Woody Allen. Début du film. Cette nuit là, les Needleman, des voisins de la famille de Joe, sont absents de leur résidence. Conséquemment, deux cambrioleurs sont en train de tranquillement les braquer dans la noirceur quasi intégrale de leur intérieur déserté. Le téléphone sonne subitement en pleine fin de soirée. Pour éviter que la sonnerie n’ameute le voisinage, un des cambrioleurs décroche. C’est le gentil et dynamique animateur de l’émission de radio vespérale Guess that tune (joué sur le ton tonitruant requis par Don Pardo) qui va, avec vigueur et bonne humeur, demander à l’homme qu’il prend pour Monsieur Needleman, et dont il a tiré le nom au hasard dans le bottin, de deviner le titre de trois pièces musicales interprétées par l’orchestre du studio. Sans réfléchir, les deux cambrioleurs allument la radio, devinent à la vapeur les trois pièces musicales en question, «gagnent» le gros lot maximal et vident les lieux dare-dare, emportant $50.00 et un peu d’argenterie. Le lendemain, à peine remis de ce petit braquage sans portée réelle, les membres ébaubis de la famille Needleman se font livrer un lot pharaonique de cadeaux en nature, plus mirifiques les uns que les autres, dont ils n’ont aucun moyen de comprendre l’origine réelle… C’était cela, le temps de la radio!

Que fit donc Mademoiselle Griffith tout au long de cette splendide projection? Elle éclata de rire fort souvent, et principalement à l’évocation, particulièrement comique à son oreille, de l’accent du New York (State) profond (qu’elle prit d’ailleurs initialement pour un accent du New Jersey). Ethnolinguiste raffinée, elle attira l’attention de ses hôtes sur l’évolution graduelle de l’accent de Sally White au fil de son passage de vendeuse de cigarettes dans des bouges douteux à celui de grande vedette radiophonique. Son accession dans le gratin du monde des ondes courtes ne rendit pas Sally White moins sotte mais lui assura certainement une élocution plus guindée, sinon raffinée. Il faut dire aussi que Mademoiselle Griffith chanta, souriante et joyeuse. Oui, elle chanta, avec les chanteurs et chanteuses du film. Dotée d’une voix d’or elle même, Mademoiselle Griffith, qui n’a pourtant que trente ans (et des poussières), est très familière avec tout le corpus de la chanson populaire du siècle dernier. Inutile de dire que, dans un film intitulé Radio Days, mis en scène par une oreille musicale aussi précise que celle de Woody Allen, la trame sonore est particulièrement étudiée. Joe nous explique en effet que sa tante Bea était une assidue de toutes les émissions musicales de son temps et que bien des chansons du répertoire populaire de l’époque sont reliées dans son esprit à un moment particulier des joies de son enfance. Mais… toutes nos tantes Bea n’ont-elles pas fait justement exactement la même chose?

Mademoiselle Griffith aura en épilogue ce mot judicieux: «le temps de la radio, c’est le temps de l’enfance en fait et Woody Allen nous fait partager ici la profonde universalité du sentiment nostalgique quels que soient ou furent les médium qui en supportèrent les inévitables artéfacts sonores et visuels. Vraiment, j’ai eu… bien raison de déballer ce joli boîtier».

 

Paul Laurendeau
septembre 2008


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