The roaring twenties (1939)
une critique de Paul Laurendeau
The Roaring
Twenties de Raoul Walsh, 1939, film américain avec James Cagney, Gladys George, Humphrey
Bogart, Priscilla Lane,
Jeffrey Lynn. Durée: 104 minutes.
Mademoiselle
Lindsay Abigaïl Griffith, jeune cinéphile émérite aux yeux comme de grands lacs
sombres (et que l’on n’introduit plus en ces pages) possède, dans les coulisses
du petit cinéma de poche de son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara),
un grand placard de fer forgé où se trouvent pieusement rangés les disques
cinématographiques qui firent la joie et les délices de son vieux père, le bien
nommé Edward «Eddy» Griffith. Collections bigarrées de westerns semi-légendaires,
long-métrages en noir et blanc langoureux et d’un romantisme échevelé,
tragédies d’un autre âge aux têtes d’affiches oubliées, navets de guerre aussi
pétaradants qu’inénarrables, documentaires fleuves aux sujets disparates, films
muets sautillants et trépidants, comédies tarte à la crème (slapstick) à l’humour clownesque et aux
scénarios improbable, collections de talkies
(courts-métrages parlants) et de soundies
(courts-métrages musicaux, les vidéoclips d’autrefois) sur lesquels il faudra
un jour revenir. Le placard d’Eddy Griffith est une véritable boîte aux trésors
des grandes et des petites gloires du septième art et mademoiselle Griffith en tire
de temps en temps une œuvre cinématographique méconnue, injustement oubliée,
pour en régaler son petit auditoire toujours avide de sensations renouvelées.
Parmi les genres surannés, en consigne au placard de l’excellent Eddy Griffith,
figurent en bonne place les fameux films de pègre (gangster movies) dont le genre culmina dans les années 1930 et 1940,
notamment chez les frères Warner. The
Roaring Twenties est, je vous l’annonce, un des fiers fleurons du genre. Il
est connu des cinéphiles français sous le titre inénarrable suivant (ça ne
s’invente pas): Les fantastiques années
1920.
En
effet, les roaring twenties ou encore
les jazz years ce sont les années de
la décennie qu’on appela en français les
années folles. L’histoire que ce noir et blanc léché raconte s’étale donc entre
1918 et 1938. Elle s’amorce dans un trou d’obus en France quelques jours avant
l’Armistice de la Grande Guerre. Les clivages sociaux sont temporairement éliminés
entre trois jeunes hommes en uniformes qui fraternisent dans leur quête pour la
survie du bidasse. Eddie Bartlett (joué solidement par James Cagney, dont les
allures carrées rappellent incroyablement une sorte de Kirk Douglas à
l’ancienne) est un modeste employé de garage, George Hally (campé, avec sa force
usuelle, par Humphrey Bogart) est un tenancier de tripot ténébreux et Lloyd
Hart (joué par Jeffrey Lynn) est un jeune étudiant en droit qui aspire à mettre
son étude d’avocat sur pied. La guerre se termine et les trois hommes se
perdent de vue. On suit alors les déboires d’Eddy Bartlett. Le garage où il
travaillait avant-guerre n’a plus de place pour lui et, avec l’aide d’un copain
réformé, il se met dans le taxi. Fait curieux, il avait, pendant ses années de
service en Europe, une correspondante épistolaire qu’il n’avait jamais
rencontrée en personne et qui l’idéalisait comme soldat combattant au front.
Quand il fait sa connaissance, il se rend compte qu’elle est trop jeune pour
lui et prend ses jambes à son cou sans demander son reste. La jeune femme en
restera blessée et s’en souviendra... Un jour un des client d’Eddy lui demande
d’aller remettre un étrange paquet à Madame Panama Smith, tenancière du cabaret
Panama’s Palace (jouée par Gladys
George dont la performance est extraordinairement riche, juste et dense). C’est
une bouteille de gin dissimulée dans un emballage et Eddy se fait épingler par
des policiers en civil. Innocent, il se retrouve en cours puis en prison mais,
galant homme, il ne dénonce pas Panama Smith, à qui l’alcool était pourtant
destiné. Celle-ci paie sa caution et c’est le début d’une amitié tendre et
durable. C’est l’âge d’or de la prohibition et Eddy se rend vite compte qu son
taxi est bien plus rentable s’il convoie des bouteilles que s’il transporte des
personnes. Il devient boottlegger et
son taxi, qui devient vite une flotte de taxis, alimente les tripots
clandestins de la ville. Ceux-ci portent un nom parfaitement suave, aujourd’hui
bien oublié. Ce sont des parlez-doucement
(speakeasy). Un jour, Eddy juge que
le prix des bouteilles qu’on lui fait convoyer est trop élevé. Il installe donc
son propre alambic, dans sa baignoire d’abord puis dans une usine clandestine.
Désormais, il ne fait pas que transporter, il produit aussi la précieuse
liqueur de gingembre en la coupant parfois de substances plus suspectes, pour
amplifier ses marges. Il retrouve Lloyd Grant, le jeune avocat qui avait été
avec lui dans l’armée et en fait son conseiller juridique. Il retrouve aussi la
jeune correspondante de ses années de service. Son nom est Jean Sherman (jouée
par Priscilla Lane, actrice et chanteuse fort convaincante et bien poupine ce
qui, on me pardonnera cet aparté bourru, nous change un peu des déprimantes
maigrasses contemporaines). Jean est maintenant danseuse-choriste dans un
vaudeville. Eddy s’en entiche alors et la fait entrer comme chanteuse soliste
au Panama’s Palace. Malheureusement,
les sentiments ne sont désormais plus réciproques. Dans l’entourage de son
soldat de jadis, Jean fera la connaissance de l’avocat Lloyd Hart et tombera amoureuse
de lui, derrière le dos d’un Eddy de plus en plus acariâtre et qui est de moins
en moins habitué à se faire contrarier. C’est que l’homme est devenu tout
graduellement un caïd puissant. Son empire s’étend sur terre et sur mer. Il
entre tout doucement, graduellement, comme imperceptiblement, dans la guerre
des gangs. Un jour qu’il aborde, avec ses hommes, un gros caboteur
contrebandier en se faisant passer pour la garde côtière, il tombe pile sur le
capitaine dudit caboteur. C’est George Hally (notre Humphrey Bogart, qui
n’allait certainement pas rester dans la marge) qui fait aussi dans le trafic
d’alcool à grande échelle. Les deux hommes construisent une alliance méfiante
qui va malheureusement mal tourner. Une opération habituellement routinière à laquelle
Eddy s’adonne avec ses camions et ses taxis consiste à braquer les entrepôts
gouvernementaux et à y récupérer l’alcool saisi par les autorités, pour le
remettre dans le circuit de bootlegging. Un soir, George accompagne Eddy et ses
sbires sur une de ces missions mais, en neutralisant un des gardiens de
sécurité de l’entrepôt, il se rend compte, incrédule, que c’est nul autre que l’ancien
sergent qui lui avait empesté l’existence pendant la guerre. L’occasion est
trop belle, George, qui n’en est pas à cela près, loge trois ou quatre balles
dans le corps de l’ancien officier. Cela déclenche une fusillade où d’autres
gardiens perdent la vie. Une page est tournée. On vient de passer d’un méfait
toléré, le trafic d’alcool, à un crime intolérable, le meurtre. Le gang des
taxis d’Eddy Bartlett a maintenant du sang sur les mains. Cela s’inscrit
d’ailleurs dans une dynamique plus globale de criminalisation du trafic
d’alcool, à partir de 1924. Mitraillages et explosions deviennent monnaie
courante. De plus en plus engagé dans la guerre des gangs, Eddy commet lui
aussi des meurtres, trucidant des caïds concurrents. C’est l’escalade. Quand
l’avocat Lloyd Hart se rend compte de cette dérive criminelle, il quitte
l’entreprise, bras dessus bras dessous avec Jean Sherman, qu’il épouse et à
laquelle il fait un enfant. Puis survient le Krach de 1929 et, encore bien pire
dans ce monde, l’abolition de la prohibition par Roosevelt en 1933. Les débits
d’alcool sont désormais légaux, les parlez-doucement
font faillite les uns après les autres et toute la structure de production et
de distribution du bottlegging s’effondre et ce, en pleine dépression. Eddy
Bartlett est ruiné. Il doit se remettre à conduire des taxis qui transportent
des personnes qui, désormais, ont bien peu de moyens… Lui qui, pendant toutes
ses années de caïd ne buvait que du lait, se met à picoler. Panama Smith, qui a
perdu son tripot classe, se remet à chanter dans les cabarets. Seule leur
amitié semble résister à tous les coups du sort. Et cela ne va pas s’arranger.
Une confrontation ultime avec son ancien compagnon d’arme George, qui, lui, est
resté dans le crime organisé, se terminera tragiquement pour les deux bidasses
d’un autre âge. Le mot conclusif de Panama dit tout: He
used to be a big shot.
Évidemment
ce film en noir et blanc a été tourné en un temps bien plus proche de l’époque
qu’il évoque que de nous. Il cultive en plus un ton semi-documentaire, avec flonflons
ronflants, commentaires sur la réalité sociale et bandes d’archives. Cela
pourrait faire parfaitement illusion. Pour le regard peu informé de notre temps,
on croirait presque un film d’époque. Et pourtant le résultat est
singulièrement décalé. Succès immense à sa sortie en 1939, ce film ne nous dupe
que partiellement. On sent Hollywood…Ce qui trahit le fait que nous ne sommes
déjà plus dans les années folles mais bel et bien dans une représentation stylisée
de celles-ci, c’est, avant tout,
la musique. Il n’y a pas un seul musicien ou danseur
noir visible ou audible dans toute la représentation et Mademoiselle Griffith,
qui pourtant est une véritable discothèque vivante, ne reconnaît pas vraiment
les chansonnettes de troquets interprétées par Jean et par Panama. C’est
probablement qu’elles n’ont pas eu de vie populaire effective. Ce sont des pièces
de bande sonore de film. N’ayons pas pour autant la main trop lourde. Le récit bien
configuré et la solide direction d’acteur sauvent en effet l’entreprise. On a, malgré
tout, un scénario crédible et une étude de caractères fort bien formulée. La question
que ce film pose se pose encore. Comment le gars ordinaire bascule-t-il graduellement
dans le crime et ne s’en sort pas? C’était le temps où les gangsters
cinématographiques n’étaient pas encore les irréels psychopathes sanguinaires, cyniques
et animatroniques qu’on nous assène aujourd’hui. Il faut croire que chaque
époque produit son propre réalisme et sa propre fantaisie dans la description,
discrète ou ostentatoire, du merveilleux monde du crime.
Paul Laurendeau
septembre 2009
revenir en haut