une critique de Paul Laurendeau
Shadows and Fog, 1991, Woody Allen, film américain avec Woody Allen, Mia Farrow, John Malkovich, Camille Saviola, Lily Tomlin, John Cusack, 85 minutes.
Négociations entre
Pamphile, moi et une pizza congelée. La pizza congelée, peu loquace au
demeurant, se partage en deux moitiés assez aisément. Il s’avère alors que
Pamphile fait valoir que rien ne serait plus sympa que de s’installer, en
compagnie de cette bonne pizza congelée, devant un film «comme un père et
son fils». J’accepte, à la stricte condition que ce soit moi qui choisisse
le film. Après quelques grommellements, l’accord est conclu. Il faut
s’installer devant le petit écran crépitant assez tôt aussi, parce que le
grand ado longiligne tend à faire comme son grand-père devant sa partie de
baseball, nommément s’endormir avant que le tout ne soit joué et réclamer
le lendemain qu’on lui résume la conclusion des choses. Pas de cela entre
nous. Je veux dépayser le personnage, le surprendre, l’intriguer,
l’amuser, le démonter. J’opte donc pour Shadows and Fog, un des
derniers long-métrages à grand déploiement de la période américaine de
Woody Allen. Grandiose, ambitieux, ce film est en noir et blanc et il en a
été dit qu’il s’inspirait principalement du Procès de Kafka.
Inhabituel et étonnant.
Nous sommes dans une ville brumeuse et indéfinie (mais qui fait quelque peu Berlin, Budapest ou Varsovie) en une époque non clarifiée (mais qui fait très vaguement entre-deux-guerres). Kleinman (Woody Allen) est un petit fonctionnaire apeuré qui tient à son sommeil et à ses habitudes. Il ne boit jamais d’alcool, il vit à loyer chez une propriétaire bourrue (Camille Saviola) dont il refuse les avances et il «ne croit pas en dieu parce que, chez lui, la prière se faisant dans une langue étrangère, ce qui lui a rendu le tout de la chose religieuse parfaitement incompréhensible». Le drame semi-bouffon démarre quand un comité de surveillance citoyenne (ce que les américains appellent un comité de vigilantes) vient tirer Kleinman de son lit, dans un style et sur un ton quasi-gestapiste. Un tueur strangulateur (qui, dans la brume inquiétante de cette ville mystérieuse, fait incroyablement Golem) rode, hors contrôle, et les citoyens en ont marre de se fier aux autorités policières à propos de ce problème. Ils prennent les choses en main. Ils ont «un plan». Une grande partie de la panique semi-onirique de Kleinman consistera à chercher désespérément à comprendre les tenants et aboutissants de ce «plan», dont il ne comprend rien et que personne ne lui explique. Le comité citoyen donne rendez-vous à Kleinman en un point précis de la ville. Il s’y rend et ne trouve personne. Le voici seul, terrifié et grelottant, au milieu des ombres et du brouillard et se devant d’assumer une tâche difficile et dangereuse, dont il ignore tout.
À la périphérie de la ville, un cirque ambulant s’est installé. Dans une des roulottes de ce dernier, un drame éclate. L’avaleuse de sabres Irmy (Mia Farrow) se chamaille avec le Clown (un John Malkovich splendide). C’est la routine du désaccord habituel. Irmy veut se marier, s’installer, avoir un enfant. Le Clown veut préserver «la liberté de sa démarche artistique». L’affaire se complique quand Irmy pince le Clown en train d’approfondir ladite démarche artistique dans la roulotte de la jolie funambule Marie. La coupe est pleine. Irmy garnit hâtivement un baise-en-ville et fonce ipso facto vers cette dernière (la ville…). Sous un pont brumeux, dans l’écho des trains et des sirènes de navire, elle croise une prostituée au travail (Lily Tomlin, toujours aussi solide). Celle-ci ramène Irmy au bordel. Irmy y rencontre un groupe de prostituées à la conversation amicale et fascinante. Elle est aussi approchée par un riche étudiant (John Cusack), se prostitue pour lui et en tire un lot de sensations aussi intenses qu’inattendues.
Dans les rues et ruelles brumeuses de la ville, les choses se compliquent pour Kleinman. Tandis que le gigantesque tueur strangulateur continue de faire des victimes, notre rond-de-cuir terrifié découvre graduellement que le comité citoyen initial s’est fragmenté en plusieurs factions qui ont toutes leur propre vision du «plan» et sont prêtes à en découdre les unes contre les autres pour imposer leur conception. Quand Kleinman rencontre quelqu’un, c’est maintenant pour se faire demander sur un ton rude et menaçant à quelle faction il se rattache. Las de cette culture du « Es-tu avec nous ou contre nous » et affligé de constater qu’un de ses amis (de même groupe ethnique – et aussi innocent – que lui) a été appréhendé, Kleinman décide d’aller rapporter tout ce qu’il constate – et déplore aux autorités constabulaires. Au poste de police, des constables portant col à logo blanc et noir passablement nazillâtres le traitent automatiquement en suspect. Irmy, appréhendée avec une forte somme d’argent (payée par son client passionné et unique) et sans permis de prostitution en règle, se retrouve devant les mêmes constables. Irmy proteste, règle ses droits de prostitution et se fait jeter à la rue en même temps que Kleinman. Les voici errant de nouveaux dans les rues et les ruelles brumeuses, ensemble.
C’est l’amitié automatique entre Irmy et Kleinman. Une amitié chaste, configurée dans l’urgence, dans la brume et dans le mystère. La rencontre entre Ville et Outre-Ville. Kleinman, éternel rat de ville, trouillard, paniqué, frissonnant, terrifié, ne cherche même pas à se sortir du patron comportemental que son entourage social lui impose comme un carcan. Irmy, bateleuse d’outre-ville dont l’ignorance et la candeur tiennent lieu de courage, va graduellement devenir la protectrice de son nouvel ami. C’est que l’étau paranoïaque et kafkaïen se resserre autour de Kleinman. Les factions du comité citoyen l’érigent de plus en plus en bouc émissaire et un ensemble délirant de motifs improbables l’accusent des crimes du tueur strangulateur. La situation vire à la poursuite des deux amis innocents par des hordes d’ombres portant torches et gourdins. Le Clown refera surface et rétablira sa jonction avec Irmy. Kleinman ira se cacher au bordel et participera aux conversations existentielles des prostituées et de l’étudiant éternel client. Le tout se terminera dans un cirque incroyable, au cirque justement, en une apothéose oniroïde qui fera sursauter Pamphile à plusieurs reprises, dans les derniers moments.
Shadows and Fog a été passablement équarri par la critique. On lui formula le reproche inane d’avoir coûté quatorze millions et de n’en avoir rapporté que quatre (millions). Il faut dire que le décor de la ville brumeuse est somptuaire et qu’Allen s’amuse à faire faire de courtes apparitions (les fameux caméos) à des étoiles immenses du cinéma et de la chanson populaire. À moi, qui suis peu physionomiste, cette ironie en florilège aurait parfaitement échappé, mais Pamphile, la télécommande à la main, s’est vite mis à me montrer les différents personnages, à l’apparition parfois plus que fugitive, joués par des personnalités notoires (je vous en épargne la liste pour ménager l’effet de surprise que cela semble visiblement susciter chez certaines sensibilités). Physionomiste en diable, notre ado somnolent. Visiblement, il n’en est pas revenu de voir des acteurs si importants jouer de si petits rôles. Même la pizza congelée en était toute ébahie. Autrement, Pamphile qualifia ce long-métrage de «pas mal», sans plus. Personnellement, je suis un inconditionnel de Shadows and Fog. J’y vois un compendium de toutes les angoisses et de tout l’humour juif du siècle dernier. Woody Allen est souvent juif américain et juif concret dans son cinéma. Ici, il est euro-juif et juif mythique. C’est purement extraordinaire. Nous retraversons tout (Varsovie, Golem, nazisme, catholicisme antisémite, pogroms, inquisition religieuse, angoisses métaphysiques, soucis morbide d’intégration et de conformité, ironie ashkénazes) sans s’enliser dans rien. Tout est esquissé, comme une ombre. Tout est enveloppé, comme en une brume. Irréel parce que trop réel… Woody Allen nous livre sa conception du tragi-comique. Celle-ci est immense, déroutante, abracadabrante, poignante, mordante, caustique, irrésistible, sublime.
Paul Laurendeau
Septembre 2010