une critique de Paul Laurendeau
The Birds, d'Alfred Hitchcock, 1963, film américain avec Tippi Hedren, Suzanne Pleshette, Jessica Tandy, Rod Taylor, Veronica Cartwright. Durée: 119 minutes.
Nouveau débat entre mon fils Pamphile et moi, cette fois-ci sur rien de
moins que Les Oiseaux d’Hitchcock. Le vieux maître vermoulu du
suspense américano-britannique peut-il faire face au poids de l’histoire
cinématographique contemporaine (la grande et surtout… la petite) sur le
sous-genre d’entre les sous-genres: le film d’invasion par une vermine
incontrôlable. Sur la base de ce qu’il a vu dans Psycho, Pamphile
juge que non. Que ce sera une suite riquiqui de petits volatiles
mécaniques, de corneilles empaillées tirées par des fils et de goélands
ahuris poussées par des tiges… J’ai, pour ma part, d’autres priorités. Je
cherche purement et simplement à me souvenir du scénario de ce film, que
j’ai vu il y a plus de trente ans, mais tout ce qui me revient en mémoire,
ce sont ces satanés effets d’oiseaux, notamment une cohorte de moineaux
rageurs pénétrant en formation par la cheminée de la maison de la famille
Brenner transformant l’intérieur de celle-ci en une catastrophe
inénarrable. Tout bon, tout bon, mais de quoi ce film parle-t-il donc?
Nous nous installons donc, avec chacun notre petit problème à régler, et
ce beau film en couleur, aux images particulièrement étudiées, démarre.
Dans une fort jolie ornitho-animalerie de San Francisco, rencontre
glaciale et caustique entre la très libérée et très élégante Melanie
Daniels (jouée par Tippi Hedren), fille désoeuvrée d’un magnat de la
presse de la Citée sur la Baie, et l’avoué Mitch Brenner (joué par Rod
Taylor). Dans une ambiance ambivalente, à mi-chemin entre le quiproquo et
le tour pendable, Mademoiselle Daniels tente de sortir un petit canari
d’une cage pour le montrer à Monsieur Brenner et… ce tout premier oiseau
s’envole en piaillant. Goguenard, Pamphile annonce tout de suite le petit
piaf motorisé pendu à un fil. Je penche pour l’oiseau bien réel et bien
effarouché (notons au passage que la fameuse formule "aucun animal ne fut
blessé ou tué au cours de ce tournage" ne figure PAS au générique de
The Birds). L’oiseau est capturé et remis dans sa cage, sans que sa
nature ne soit parfaitement clarifiée dans nos esprits, et notre histoire
se poursuit.
Au cours du déroulement, Pamphile se mettra à s’adonner à une activité
particulièrement hilarante et chafouine, celle de refaire par étapes le
script de The Birds à la sauce des films d’horreur contemporains.
Ainsi, quand Mademoiselle Daniels se fait mordre au front par un goéland
éperdu, Pamphile explique que, dans un navet catastrophe contemporain,
cela activerait une mutation qui la transformerait graduellement en une
femme-oiseau piaillante et meurtrière. Quand Mich Daniels chasse la volée
de moineaux déjà mentionnée de son intérieur dévasté en agitant
dérisoirement son veston dans leur direction, Pamphile explique que, dans
une version contemporaine, il les purgerait au lance-flamme sans en
épargner un seul et que des oiseaux calcinés revoleraient dans toutes les
directions foutant le feu à toute la baraque. Au cours de cette analyse
mi-critique mi-sardonique, véritable exercice d’épaississement de la
couche de beurre sur la tartine du script initial de The Birds,
Pamphile fera alors la remarque suivante: "Ce qu’il faut donner à
Hitchcock, c’est cette aptitude qu’il a à construire la tension, en
filmant la grande maison vide sur fond de flacottements menaçants d’ailes
d’oiseaux au loin, ou l’interaction des personnages las et angoissés dans
l’attente du danger. Les attaques d’oiseaux viennent par vagues, et Hitch
nous fait bien sentir le malaise entre ces vagues. Ma version moderne du
film perdrait complètement cette ambiance parce que des hordes d’oiseaux
dix fois supérieures se jetteraient sur eux tout de suite, tout le temps,
sans transition et ce serait la castagne constante et permanente avec les
oiseaux". Cette quasi acceptation du vieux maître du suspense retombe
cependant dans ce jugement final, lapidaire, de Pamphile: "Tu dois
admettre avec moi que ces effets spéciaux ont tellement mal vieilli que
même la tension dramatique qui les introduit s’en trouve complètement
gâchée". Et j’ai dû m’incliner. Même moi qui n’ai plus l’œil très vif,
j’ai vu et bien vu que l’invasion de moineaux féroces qui m’avait tant
commotionné il y a trente ans, n’était que de la superposition de
pellicule et que la veste de Mitch Brenner s’agitait dans le vide, les
oiseaux de ce plan n’étant pas de son monde. La documentation nous apprend
aussi que, dans la scène de l’attaque de Mademoiselle Daniels par les
oiseaux dans le grenier de la grande maison, les volatiles, en fait plus
morts que vifs, sont tirés vers elle avec des ficelles qui les empêchent
de fuir. Il semble bien aussi que la grande scène finale dispose d’une
immense surface de goélands stoïques face aux marcheurs et à la voiture
qui roule, tout simplement parce que la production a gavé ces pauvres
figurants involontaires de blé imbibé de whisky... Je baisse pavillon,
Pamphile, mon amour, ton problème est réglé, dans The Birds, les
effets spéciaux coulent irréversiblement l’entreprise.
Venons-en à mon petit problème. Ce film a-t-il un scénario, une
thématique? Voyons donc un peu cela. Mademoiselle Melanie Daniels, qui a
dans son habitude de faire ce qui lui plait, décide de se taper une
randonnée de 120 kilomètres le long du Pacifique et de se rendre dans le
petit patelin de Californie du Nord où réside ce Mitch Brenner, pour le
narguer, en offrant en cadeau à sa jeune sœur (jouée par Veronica
Cartwright) un couple de ces petits perroquets affectueux qu’on appelle en
français des inséparables (et dont le nom anglais joue encore plus
d’équivoque: lovebirds). Toute la dynamique métaphorique du film
repose sur le fait que les attaques intempestives d’oiseaux suivent
Mademoiselle Daniels depuis San Francisco (un premier vol lointain de
goélands au dessus de la grande ville l’inquiète déjà, dès sa sortie de
l’ornitho-animalerie). Les oiseaux s’abattent sur la village avec sa venue
(ce qui l’exposera à des velléité de vindicte de la part des personnalités
locales), et accompagnent en crescendo la montée d’angoisse que lui
suscite la rencontre de l’ancienne petite amie de Mitch Brenner (l’instite
du village, campée très solidement par Suzanne Pleshette), la sœur de
Mitch Brenner, et surtout la mère de Mitch Brenner (altière, troublante et
froide dans l’interprétation décalée et dense de Jessica Tandy). Cette
maison isolée de Bodega Bay, cernée et contrainte à un huis clos
involontaire par les charges agressives des oiseaux, nous livre alors un
univers intermédiaire entre Psycho (vu qu’au moins ici, la menace est
extérieure et que la mère, toujours bien vivante, peut avancer ses vues
sans la duperie d’un intermédiaire masculin) et North by NorthWest (où le
personnage masculin est toujours enquiquiné par une mère envahissante mais
désormais parfaitement inoffensive). Intermédiaire donc entre la mère,
morte mais omnipotente et nocive, de Psycho, et la mère, condescendante
mais inane et bouffonne, de North by Northwest, Lydia Brenner, mère
possessive mais discrète de Mitch Brenner dans The Birds, deviendra
graduellement le problème principal de notre protagoniste féminine. Ce
problème sera-t-il résolu? Il faut voir (et se taper la volière
animatronique archaïsante pour finalement pouvoir voir!). Tout ce que je
dirai c’est que, contrairement à Psycho et à Vertigo, qui empestent la
misogynie la plus fétide, The Birds rejoint Rebecca et North by
NorthWest (mais pour ce dernier, dans une moindre mesure et sur un mode
plus léger), dans l’expression d’une vision dans laquelle Hitch sut
exceller à ses heures: l’amour des femmes et la compréhension respectueuse
de leur culture intime.
Et cela, cher fils, me sied bien plus que la plus bringuebalante des
anachroniques volières de toc…
Paul Laurendeau
janvier 2008