une critique de Paul Laurendeau
Zelig, 1983, Woody Allen, film américain avec Woody Allen, Mia Farrow, Ellen Garrison, Susan Sontag, Bruno Bettelheim, Patrick Horgan, 79 minutes.

Je n’ai pas encore vu Pamphile vraiment rire aux éclats devant un film de Woody Allen. Il a souri, soupiré, ronchonné, sans plus. Mon amour de puîné est donc un cinéphile qui est plus à classer au nombre des auditoires polis que de quoi que ce soit d’autre face à ce type de cinéma. Ah, comment amuser mon petit dieu sourcilleux lors d’une de ses rencontres avec le binoclard à la caméra d’or. Bon sang de bonsoir, essayons toujours avec l’extraordinaire Zelig (tourné en 1983, bien longtemps avant que les trucages cinématographique ne soient informatisés). Quand l’écran se met à crépiter, Pamphile demande, plus grave que jamais: C’est un documentaire? Je répond: C’est un FAUX documentaire, ce que les américains appellent un mockumentaire (mockumentary). Et l’aventure démarre.
Le « documentaire », constitué d’ « archives » (principalement sous la forme de séquences en noir et blanc enchevêtrant Woody Allen et Mia Farrow avec des personnages historiques) est exposé par la voix hors champ, tout à fait dans le ton du genre, du remarquable Patrick Horgan et est ponctué de commentaires et d’analyses de personnalités éminentes se jouant elles mêmes, comme Susan Sontag ou Bruno Bettelheim (dans les séquences en couleur). On nous y rapporte des événements ayant eu lieu aux États-Unis dans l’entre-deux-guerres, plus précisément entre 1928 et 1935. On fait état de l’incroyable attention suscitée à l’époque par un personnage, complètement oublié de nos jours: le bien nommé Leonard Zelig. Connu uniquement des spécialistes des années folles, au jour d’aujourd’hui, Zelig fut, en son temps, aussi célèbre que l’aviateur Lindbergh. C’était un ashkénaze discret et peu loquace doté d’une aptitude extraordinaire, celle d’adopter l’apparence physique et physiologique de l’entourage social auquel il était confronté. Leonard Zelig, c’est donc l’homme caméléon. Il se coule dans son milieu social, s’y engloutit au point de devenir l’un de ceux qu’il côtoie. C’est l’hyper-conformiste. Il est découvert par un chroniqueur littéraire du temps (et pas le moindre…) et finit par faire l’objet d’une véritable frénésie médiatique. Des chansons sont composées sur lui, et des poupées Zelig aux têtes amovibles et interchangeables sont mises sur le marché. Zelig fait de la publicité pour des marques de cigarettes et de caleçons longs. Toute cette effervescence autour de sa personne ne change rien à sa condition morale et, esseulé et dépressif, il doit se faire interner dans un grand hôpital psychiatrique de New York. Il y fait la connaissance de la docteure Eudora Fletcher (Mia Farrow en 1928, en noir et blanc; Ellen Garrison en 1983, en couleur) qui s’intéresse à son cas, jugeant que, malgré ses incroyables répercussions physiques (Zelig peut avoir les yeux qui se brident s’il fréquente des asiatiques ou sa peau peut devenir plus foncée s’il fréquente des afro-américains. Il gagne du poids en présence d’obèses et devient roux en présence d’irlandais), il s’agit, en fait, fondamentalement, d’un problème psychologique. Zelig continue de défrayer la chronique, exacerbant les extrêmes sociaux contre lui. Les communistes jugent que ce genre d’individu, apte à assumer toutes les transformations de rôles imaginables, incarne l’homme à tout faire, le prolétaire souple et soumis auquel aspire le capitalisme. Le Ku Klux Klan considère qu’un juif susceptible de se transformer n’importe quand en asiatique ou en noir est une menace directe à la suprématie blanche. Ces manifestations, massives et historicisées, de rejet angoissent profondément Leonard Zelig qui n’aspire fondamentalement qu’à être aimé, sans trop attirer l’attention sur sa personnalité effective. La docteure Fletcher, outre qu’elle est en butte constante avec les autorités médicales (masculines), qui ne sont pas encore très chaudes à l’idée qu’une femme psychiatre traite un cas de cette envergure, va voir son intervention compromise par la sœur de Zelig, Ruth Zelig. Celle-ci, en compagnie de son amant, un certain Martin Geist, ancien forain, un petit peu escroc sur les bords, a décidé de sortir Zelig de l’hôpital psychiatrique et d’exploiter financièrement ses formidables aptitudes mimétiques. Zelig devient un objet d’exhibition qu’on trimballe en Amérique et en Europe. C’est en Espagne qu’un drame conjugal entraîne le meurtre de Ruth Zelig par son amant et le suicide de ce dernier. Zelig disparaît alors. Retrouver un homme caméléon n’est pas une mince affaire et la docteure Fletcher s’y attelle, malgré le fait que ledit homme caméléon perd de l’attrait aux yeux des médias et du public frivole et évaporé des années folles. Zelig est retrouvé et interné de nouveau. La docteure Fletcher décide alors de lui faire subir une thérapie moins contraignante que celles ayant cours dans l’espace asilaire. Elle s’isole à la campagne avec Zelig et s’efforce de le faire renouer avec sa vraie identité. L’affaire semble d’autant plus insoluble qu’en la présence de sa thérapeute, l’homme caméléon se prend lui-même pour un thérapeute, éminent psychiatre, spécialiste de la masturbation (I worked with Freud in Vienna. We broke over the concept of penis envy. Freud felt that it should be limited to women – « J’ai travaillé avec Freud à Vienne. Nous nous sommes brouillés sur la question de l’envie du phallus. Freud avait le sentiment qu’il fallait la circonscrire aux femmes »). Eudora Fletcher décide alors de jouer d’astuce. Seule en présence de Zelig, elle affecte de ne plus être une thérapeute, mais bien une patiente, atteinte d’un syndrome de démultiplication des personnalités (comme Zelig) depuis que ses petits amis, dans la cours d’école, l’ont regardé de haut parce qu’il n’avait jamais lu Moby Dick (comme Zelig, toujours). En un mot la docteure Fletcher joue… à être Zelig lui-même. Isolé en présence de cette figure agissant en miroir, prisonnier de sa compulsion imitative, Zelig imite donc la personne qui l’imite et se voit forcé de réassumer sa personnalité effective. Parvenant graduellement à la faire redevenir lui-même, la docteure Fletcher arrive à lui faire déclarer sous hypnose ce qu’il aime vraiment (I love baseball. You know, it doesn't have to mean anything. It's just very beautiful to watch – «J’adore le baseball. Vous savez, cela n’a pas à avoir une signification profonde. C’est tout simplement très beau à regarder»). Zelig finit aussi par dire ouvertement à Eudora Fletcher ce qu’il pense vraiment d’elle. Eudora dresse l’oreille. C’est pour apprendre qu’il a horreur de la cuisine qu’elle fait (surtout les crêpes), qu’il trouve qu’elle s’empêtre dans des traits d’humours longs, ennuyeux et dénués du moindre esprit et qu’il désire intensément faire l’amour avec elle. Cette candeur d’expression de Zelig amènera Eudora à voir plus clair dans ses propres sentiments pour lui. Elle en est aussi amoureuse. La thérapeute et son patient décident de convoler en justes noces.
Justes? Pas si sûr. C’est que l’homme caméléon, en psychotique intégral qu’il est, s’est en fait déjà marié sous une autre identité… plusieurs fois, pour tout dire. On lui impute aussi des paternités. Il a aussi baratiné des naïfs, accouché des parturientes, repeint des maisons, signé des contrats divers, frappé des gens avec des automobiles et fait des ablations d’appendices. Les accusations de vol, faux, polygamie, coups et blessures et délits divers pleuvent de partout et l’affaire Zelig tourne à l’imbroglio juridique insoluble. De plus en plus inquiet et angoissé, Zelig disparaît de nouveau. Je ne vous dis pas cette fois-ci où il réapparaît et comment Eudora et lui se tireront de ce mauvais pas en devenant, dans le mouvement, des héros nationaux, éclipsant Lindbergh, en inversant et amplifiant son exploit aérien. Je vous dirai simplement que, cette fois, Pamphile a bien rit, en découvrant cet extraordinaire synthèse humoristique et critique de la première moitié du vingtième siècle, de sa folie, de ses terreurs, de son conformisme, dans la vision décapante et sulfureuse qu’en a livré, à la postérité en liesse, l’incomparable Woody Allen.
Paul Laurendeau
mars 2011