Paul Laurendeau
Laurendeau : Allan E. Berger, votre trilogie romanesque Cosmicomedia qui vient de paraître chez ÉLP est, il faut le dire, exaltante. Le grand universel y est pris à bras le corps, avec souffle et faconde, et on ne tergiverse pas avec la Grande Crise Existentielle Mondiale (notion que vous nous imposez, sans retour, contre l’idée triviale, rebattue et raplapla de, bof, fin du monde). J’ai d’abord pour vous, si vous le voulez bien, une question par tome. On va commencer comme ça et ensuite on verra où ça nous mène. Inutile de dire que je vais me prier et vous prier ici de parler en voyant à ne pas gâcher le futur plaisir de lecture. Sans rien trahir, donc, on peut dire que, dans le tome 1 de Cosmicomedia, sous-titré Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses (avec un N majuscule à Nous), des événements cosmologiques et des événements historiques, sont, par un jeu adroit d’alternances, mis en corrélation et/ou compagnonnage. L’explication sur les mouvements cosmologiques catastrophiques qui s’enclenchent dans votre monde devient, sous votre plume incisive toujours acidulée d’ironie, si palpitante qu’on a le sentiment que les entités cosmiques classiques, notamment la galaxie et notre soleil, deviennent presque des personnages névrosés se tapant un sérieux mal de bide cataclysmique. Avez-vous fait le choix (narratif strictement) d’anthropologiser le cosmos (ce qui n’est en rien le diviniser – ne basculons pas sur cette tangente), pour mieux amplifier le fracas de la tempête décrite ?
Berger : Le cosmos est surhumain. D’ailleurs il est surtout : surcanin, surfélin, et aucune mouche ne lui arrive à la cheville. Pour parler d’un pareil objet, quand on n’est pas, comme votre compatriote Hubert Reeves, plongé dedans du soir au matin, il convient de prendre quelques décisions tactiques, afin de bien faire appréhender certaines petites choses. L’anthropologisation vient donc tout naturellement au bout des doigts. Ceci permet, grâce au jeu toujours facile d’accès de l’identification par le biais de l’analogie, de mieux faire comprendre ce que l’on veut dire. Je rassure toutefois le public : mon cosmos n’a ni bras ni jambes, ni chevilles malgré la mouche ci-dessus convoquée, ni cœur aimant : les étoiles ne filent aucun parfait amour et ne clignent pas de l’œil. Cependant, il leur arrive d’éternuer.
Laurendeau : Voilà et nous sommes au nombre des postillons qui décollent dans le mouvement. Excellent. Maintenant, dans le tome 2, sous-titré fort pertinemment Qui a une histoire à produire est le bienvenu, la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent, chacun à son tour, une histoire. Ils se narrent les uns aux autres un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome de la demi-douzaine de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà ? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens ? Je m’explique : le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, folkloriques, oniriques. Je me suis dit alors : il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). Vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits. Tenez-vous, je vous en rajoute cinq ou six autres, en déferlante. Je me suis senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode : OK, there is a lot happening here. Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.
Berger :
Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode
de fonctionnement de mes humains ; l’autre provient de la
mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon
tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval.
Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural ; pour
les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de
Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et
aussi, pour les périodes sombres et souterrainement
violentes, Scriabine. Et surtout un certain quatuor de
Beethoven qui reste tout à fait unique dans sa production :
le onzième de l’opus 95, glacé, menaçant, extrêmement
moderne. Première raison : quand tous les enjeux se sont
effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à
feindre ; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de
s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la
petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau
maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus
jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui
est la pire des inélégances. Voyez Cambronne ; quand tout
est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la
lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de
mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel
sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril
croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque
automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci.
Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc
leur apparition. Seconde raison : à ma bande de touristes
partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le
chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils
sont. Ça tombe bien : en pleine opération de dépouillement
des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi
leur demande-t-on qui ils sont ? Parce qu’au seuil de
l’Hadès, chacun doit verser son obole. Or, Cosmicomedia
s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des
mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou
l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux
parfois se confondent), font partie de ces personnages
essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre
planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester
sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très
exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire
pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu
n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche »
(L’Amen, à l’Ange de l’Église de Laodicée. Apocalypse
3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche
dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen
n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement
narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et
conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une
pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que
l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des
badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on
assisterait à des mystères. Donc au préalable à
tout ça on se lâche ; on déverse tous les éléments
constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du
récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité
n’apparaîtra que très lentement. D’où la nette impression
d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais
envie de me faire un petit plaisir avec des histoires
emboîtées dans des histoires, à la manière du Manuscrit
trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une
nuits.
Laurendeau : Sans oublier Jacques le fataliste et son maître. C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule, Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates ? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux ? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour : qui sont-elles pour vous ?
Berger : Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps, tout simplement, Les reines écarlates. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante : dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Éventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe ; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.
Laurendeau : On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement ?
Berger
: Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour
exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple
l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui
déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur
une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en
concrétiser la présence par cette création d’un dieu.
Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires.
Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst
Jünger : « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant
pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique
qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion,
l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne
peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre
un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va
basculer, et investir des assemblées autrement plus
importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais
connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette
émergence : les puissants l’ont sentie évidemment, qui
l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider
Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal.
Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Que l’on
songe aux répercussions de cette décision de Wikileaks,
encore incomprise ce 3 septembre, de balancer bruts de
décoffrage tous les câbles de la diplomatie US en leur
possession – entre nous, une explication pourrait être :
puisqu’après la Fuite, qui a commencé en août
2010, tous ceux qui surtout ne devaient pas savoir ont su,
autant tout montrer aux autres afin que chacun sache, et que
les gens mis en danger sachent, en particulier, qu’ils sont
en danger. Et voilà ce que je trouve intéressant dans cet
épisode – tel que je l’interprète : si, jusqu’à la fin du
vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait
la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la
reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons
à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté : il
devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle
était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez
les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents,
inexplicables par les médias traditionnels, comme de
puissantes contractions : bientôt, le monde va accoucher
d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins
d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou
retrousserez-vous vos manches ? Défendrez-vous votre liberté
future ? Prendrez-vous la parole pour inventer les
assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les
pouvoirs de leurs modérateurs ? Ou continuerez-vous à
regarder cette putain de télévision, et à considérer
qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de
la démocratie » ? Ceci a des répercussions jusque dans la
culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde
entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence
d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de
cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore
sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas
d’éthique sans culture ; c’est presque une lapalissade.
Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire,
n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé
c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre
éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle.
Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André
Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme
est-il moral ? Mon roman expose ces enjeux, du mieux
que j’ai pu.
Cosmicomedia en trois tomes :
Tome 1 : Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses, sortie le 15 septembre 2011.
Tome 2 : Qui a une histoire à produire est le bienvenu, sortie le 13 octobre 2011.
Tome 3 : Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés, Sortie le 10 novembre 2011.
Lien vers la fiche d’auteur d’Allan E. Berger sur ÉLP éditeur
Paul Laurendeau
Octobre 2011