un roman de Paul Laurendeau
Jeannette Simon a douze ans. Elle a une peur vive des adultes. Elle n’aime pas leur compagnie, comme on n’aime pas la compagnie des blattes ou des souris. L’apparition d’un adulte, connu ou inconnu, la fait frissonner d’un dédain mystérieux et remplit son cœur d’une inquiétude sourde. C’est qu’elle «voit» des choses, Jeannette, que les autres enfants ne voient pas. Elle sent inexorablement ce qui va arriver. Elle vibre invariablement de ce qui est oublié ou de ce qui se passe ailleurs. Elle ondoie au rythme du siècle, du monde, du tout. Ses rêves et ses rêveries sont comme des boîtes à images vives, lumineuses, très précises, aux sonorités percutantes, aux colorations contrastées.
Jeannette est une petite Cassandre contemporaine qui s’ignore et elle ne parle jamais de ce qu’elle sait aux Troyens de ce temps, surtout pas aux Troyens adultes. Elle comprend, en fait, sans nécessairement le mettre en paroles, qu’à notre époque, l’adulte est blessé, esquinté, délétère, trouble et dangereux. Il boite, il claudique, il clopine dans une nuée de douleurs anciennes, héritées, venimeuses, déterminantes. L’adulte est dangereux et ce, toujours. C’est une machine infernale dont le mécanisme subtil peut s’enclencher n’importe quand. L’occasion fait le larron et le larron c’est l’adulte.
Jeannette est une enfant de la génération qui a vu se briser, se fracturer irrémédiablement, la confiance si infinie et si nécessaire de l’enfant envers l’adulte. Timorée, angoissée, secrètement épouvantée – les adultes ont justement un mot joli, ancien, innocent et tout simple pour cela, ils disent timide – Jeannette, pour le coup, ne le formulerait pas comme ça, mais elle souffre profondément et intensément d’un des nombreux maux du siècle: l’adultophobie.
Luc a onze ans, Manon a huit ans. Ce sont le frère puîné et la sœur benjamine de Jeannette. Eux, ils n’ont pas peur des adultes, ni de quoi que ce soit d’autre au demeurant. Badins, téméraires, insouciants, ils vivent, jouent et se jouent. Ils ne voient rien d’autre que ce qui se pointe au bout de leurs petits nez fripons et ils batifolent joyeusement, dans la myopie folâtre et les errements inconscients de l’enfance à l’ancienne. Ils vivent encore dans les temps immémoriaux où les gamins allaient à la pêche, où les gamines se roulaient dans les champs en fleurs, fin seuls, entiers, et y passaient la journée, sans que qui que ce soit y trouve à redire et surtout, sans que ni le danger ni la peur ne fassent partie de l’équation. Nous avons imperceptiblement perdu ce sens-là de l’enfance et nous ne le savons même pas. Les adultes disent de Luc et de Manon qu’ils sont moins timides que leur sœur aînée, qu’ils ont plus de tonus et de caractère, qu’ils iront plus loin. Jeannette croit plutôt que Luc et Manon ne discernent pas au-delà des apparences, qu’ils ne voient rien de ce qu’elle voit, elle, et qu’ils ne se préparent en rien à ce qui se prépare. Non, il faut se le dire et se le redire, nous avons perdu la capacité d’insouciance de nos enfants et la petite Jeannette en est entièrement tributaire. C’est pourquoi elle surveille son petit frère et sa petite sœur fort attentivement… du mieux qu’elle peut évidemment, car elle n’est, elle aussi, qu’une enfant. Et c’est finalement Jeannette qui sera celle des trois enfants Simon qui ira plus loin, enfin, un petit peu plus loin.
Pour ce que cela lui donnera…
Sur une des vastes plages ensoleillées du Pays des Plages, Jeannette, Luc et Manon s’amusent dans une relative insouciance. C’est une chaude journée estivale et leur monde ludique se déploie dans ce vibrant univers intermédiaire entre le factuel et l’imaginaire que l’enfance entretient si naturellement. Tout est calme. Tout est serein. Ils sont à cinq minutes de leur maison, par le trolley balnéaire, et ils profitent de ce bel été tranquille, comme il se doit, sans arrière-pensées d’aucune sorte.
Quand ce tendre trio de marmaille joue comme ça, Jeannette adore imaginer que deux petits chiens enjoués les accompagnent. Ces deux petits chiens de son monde secret s’appellent Nour et Guan. Initialement, Nour et Guan sont en fait deux vénérables objets antiques, deux vieilles figurines de chiens que Jeannette possède depuis toujours et qui sont sagement assis sur la commode de sa chambre de petite fille, prisonniers d’une pose hiératique séculaire et immuable imprimée au plus profond de son imaginaire. Le chien Nour est un bichon immaculé, aux yeux et à la pointe de truffe très noirs. Comme ses petites oreilles, pendantes et frisées, lui donnent des airs pensifs de sphinx, Jeannette le nomme Nour, qui signifie «lumière» en vieux copte. Le chien Guan est un carlin brun à la totalité de la trogne toute noire et aux yeux mobiles et si incroyablement tendres. Comme il a un drôle de faciès de fougueux dragon, Jeannette le nomme Guan, qui signifie «muraille protectrice» en vieux chinois. Dans ses moments de joie sans mélange, ses ultimes pulsions intermittentes de pur bonheur enfantin, Jeannette voit immanquablement apparaître Nour et Guan, ses deux fidèles chiens imaginaires. Ils sautillent autour de Jeannette qui est, comme de bien entendu, la seule à les discerner et qui ne leur parle que dans le tréfonds le plus secret de son cœur. Ils lui répondent en aboyant silencieusement, dans le cas du bichon Nour, en grognant et en soufflant sans le moindre bruit, dans le cas du carlin Guan, et aussi en courant et en se roulant tous deux dans le sable chaud de la plage, qui ne se soulève pas sous leurs pas et sur lequel leurs corps frétillants ne laissent pas la moindre trace.
Sans qu’il soit possible de dire exactement comment, voilà qu’un Homme Doux se joint aux jeux des enfants Simon. Il arrive un peu insidieusement, comme si de rien était, du bord de la mer. Aussitôt qu’il fait son apparition, les petits chiens Nour et Guan le regardent d’un air dépité, ahuri, contrit et s’évaporent graduellement dans l’air, à la grande tristesse de Jeannette. L’Homme Doux est grand, blond, calme, d’une subtile gentillesse. Il parle d’une voix feutrée et dit des choses belles, plaisantes et simples. Jeannette, en vraie adultophobe qu’elle est, est plutôt méfiante et intimidée par l’Homme Doux. Elle le regarde fixement et aperçoit aussitôt, comme dans une lanterne de toile fine qui se superposerait au moment, un autre moment, tendre et cruel, de l’enfance de l’Homme Doux.
L’Homme Doux enfant est un petit garçon un peu plus jeune que Luc et Manon. Ses yeux sont déjà humides et rieurs. Il a chaud. Il a soif. Il a un tout petit peu peur. Il est debout dans un grand baquet d’eau chaude et savonneuse. Des mains douces et agiles le savonnent sur tout le corps. De belles mains blanches dont Jeannette ignore tout mais qui la terrifient. Des mains adultes caressent, câlinent, oignent de mousse parfumée le petit corps sémillant de l’Homme Doux enfant et s’insinuent partout, baladeuses et savonneuses. L’Homme Doux enfant pousse un petit soupir sec et cela transmet à Jeannette un petit sursaut et le tout fait que cette scène ancienne s’évapore subitement devant ses yeux, sans livrer son angoissant mystère.
Il n’y a maintenant plus que l’Homme Doux actuel sur la vaste plage du Pays des Plages, près du grand quai océanique. Et Jeannette hésite à approcher l’Homme Doux mais, comme son frère et sa sœur se laissent aisément entraîner dans les jeux du personnage, elle est bien obligée de suivre, pour surveiller les deux plus jeunes. Mais l’illusion ne joue pas, pour elle. Elle voit encore et encore au travers des choses et sent un danger diffus, qui lui fait peur. L’Homme Doux n’est pas doux comme s’il était tranquille, serein comme un vieillard ou un gros chien. Il est plutôt doux comme s’il était veule et intéressé, onctueux comme un voleur à la tire, un vendeur à la sauvette ou un tigre en chasse.
Pour tout dire, ce n’est pas la première rencontre des enfants Simon avec l’Homme Doux. Au fil de ce si bel été, il les a déjà salué de loin, les a déjà approché, leur a déjà parlé. Il a joué au ballon avec eux une fois et les a aidé dans la construction d’un château de sable une autre fois. Aussi Jeannette ne peut pas faire grand-chose pour esquiver la compagnie de l’Homme Doux car il est relativement connu des enfants Simon. Il fait partie de leur monde banal, pas de leur cercle intime, certes, mais d’un espace de normalité lointaine d’où tout peut émaner sans qu’on puisse invoquer la prudence élémentaire pour s’y soustraire.
La subtile aptitude de l’Homme Doux à ne rien faire d’abrupt est bel et bien sans faille. Il est lisse, liant et efficace. Il demande à Jeannette de lui montrer ce livre qu’elle lit, qu’elle n’a pas su dissimuler dans son sac de plage à fleurs assez vivement. Quand il voit qu’elle lit le recueil de poésie Amour de Paul Verlaine, il a des choses capiteuses à dire sur Verlaine. Il a des choses à dire sur un peu tout, cet Homme Doux qui se montre sous son angle doux, liant, probant. Mais Jeannette voit clairement à travers la surface diaphane des choses, de sorte qu’elle le voit sous son angle abrupt, tranchant, coupant. Elle le voit bien, elle détecte son essence. Elle le voit maintenant couvert de lames, de plaques de fer et de pointes métalliques, comme une sorte de hérisson de métal scintillant, secrètement menaçant. En une sorte de boucle de pensée un peu étourdissante, elle sait aussi qu’il sent sa méfiance à elle et cherche à l’amadouer, comme une main savonnante d’adulte l’amadoua bien, lui, jadis.
L'Homme Doux cherche l’ultime parade à la méfiance adultophobe de Jeannette Simon. Et il la trouvera.
Jeannette raffole des confiseries fines. Le légèrement sucré la sécurise, la rassure. L’Homme Doux donne des petits bonbons dorés aux trois enfants et même Jeannette les croque joyeusement. Il joue avec eux sur la plage et sous un ample gicleur du service municipal. Cela dure et dure et elle se surprend à rire aux éclats, sous l’eau cristalline, froide et vive. Manon, Luc et Jeannette deviennent tous les trois langoureux, évaporés et rieurs. Ils ne savent pas que ce sont les petits bonbons dorés qui les mettent dans cet état d’extase et d’euphorie insouciante. Après le jeu sous le gicleur, on se baigne dans la mer et Jeannette se surprend à faire l’ondine onduleuse pour les yeux sereins de l’Homme Doux, dans son petit maillot de bain bleu qui la moule très étroitement. Elle se sent bien, libre, un tantinet folle même. Son amertume est toujours un peu avec elle, mais elle est contenue, comme diluée dans l’eau de mer et la souveraine langueur océane. Le soleil scintille doucement dans l’ondoiement liquide infini autour des quatre baigneurs et des vers de Verlaine scintillent doucereusement dans son cœur:
Je vois un
groupe sur la mer.
Quelle mer? Celle de mes larmes.
Mes yeux mouillés du vent amer
Dans cette nuit d’ombre et d’alarmes
Sont deux étoiles sur la mer.
C’est une toute jeune femme…
Et le reste se perd dans sa mémoire embrumée.
Après la baignade, on se poursuit comiquement sur la plage et les enfants fouettent l’Homme Doux de leurs serviettes de plage aux couleurs vives, en riant aux éclats, dans une ambiance chaude et ouatée. Les traits de soleil s’allongent indistinctement dans l’eau dansotante. On a raté le trolley balnéaire qu’on avait initialement prévu prendre. Il ne faudra pourtant pas rater le prochain, arrive encore à se dire intérieurement Jeannette, dans une brume. Mais elle n’en parle à personne, s’amuse, ne s’inquiète plus vraiment.
Après leur baignade, l’Homme Doux les sèche un après l’autre, doucement, gentiment, avec leurs serviettes de plage, puis les aide à se rhabiller. Jeannette est un peu surprise de se laisser chausser ses sandales et enfiler son short vert par-dessus son maillot de bain bleu par cet inconnu aux cheveux blonds, mais la douce euphorie venue, sans qu’elle le sache, des petits bonbons dorés, fait qu’elle ne bronche pas. Elle se sent soumise, obéissante, insensibilisée au danger et c’est inusité, inhabituel et, en fait, bien reposant. Elle enfile son haut fantaisie et pose son chapeau de soleil sur sa tête elle-même, mais c’est uniquement parce que l’Homme Doux s’affaire maintenant à rhabiller Luc et Manon. Jeannette décide alors de faire une petite espièglerie à l’Homme Doux. Elle chaparde le gaminet léger, qu’il a retiré pour jouer avec eux sous le gicleur, tourne le dos aux autres, le plie furtivement et le dissimule dans son sac de plage à fleurs qu’elle s’enchâsse ensuite sur l’épaule. Après avoir rhabillé Luc et Manon, l’Homme Doux se met en quête de ses propres vêtements. Il retrace aisément ses sandales et son denim, mais le gaminet manque. Il furète partout, interroge même des gens qui sont assis sur un banc non loin d’eux. Il fait une sorte de battue spontanée et regarde les surfaces de sable et de gazon, torse nu, une main sur une hanche en se grattant l’arrière de la tête pensivement. Fait charmant, il faut l’admettre, pas une seconde il ne s’impatiente au cours de cette bizarre recherche. Et quand Jeannette, riant aux éclats, finit par tirer le gaminet chapardé de son sac et le lui rend, il rit bien lui aussi du bon tour et la remercie d’avoir plié si délicatement son gaminet ainsi. Jeannette est sidérée qu’un être si déférent et affable puisse être si unilatéralement dangereux et vénéneux en son essence. La méchanceté et la cruauté ne se nichent pas exclusivement dans la laideur, il s’en faut de beaucoup.
Subitement l’Homme Doux, qui prend graduellement les commandes de ces petites volontés subjuguées, décide qu’ils ont faim. On s’éloigne donc de la plage et on se rend dans une boulangerie de la façade balnéaire. Curieusement, l’Homme Doux ne met pas les pieds dans la boulangerie. C’est Jeannette qu’on charge d’acheter les denrées. Elle obtempère joyeusement car elle adore manier l’argent et faire la grande fille avec les commerçants. Elle prend les pâtisseries habituelles que mangent son frère, sa sœur et elle, et un vol-au-vent bien odoriférant pour l’Homme Doux. On ne retourne pas sur la plage pour manger. On s’installe plutôt sur un vieux banc de parc se trouvant sur une petite pelouse un peu isolée, non loin de la route de la falaise. On se met à se raconter des histoires de jeu de fléchettes. Jeu de… L’esprit embué de Jeannette ne sait pas exactement comment l’idée inattendue du jeu de fléchettes s’est introduite dans la conversation. Manon et Luc, qui pourtant, Jeannette en est certaine, ne peuvent pas avoir introduit ce sujet incongru, disent qu’ils raffolent des fléchettes mais n’ont jamais joué qu’avec des fléchettes à ventouses de bébé, lancées sur une vilaine cible de tôle, alors qu’ils voudraient bien jouer une bonne fois avec de vraies fléchettes, celles avec les longues pointes piquantes, lancées sur une cible de liège dense, les fléchettes des adultes. Comme salvateur, comme providentiel, l’Homme Doux explique qu’il connaît un endroit tout près, une petite maison toute tranquille où il y a un vrai jeu de fléchettes. On se met en marche joyeusement. Même la curiosité de Jeannette est titillée par la perspective d’un vrai jeu de fléchettes d’adultes.
Après une courte marche sur la route menant vers le massif côtier dont la falaise regarde frontalement la plage, on bifurque sans monter plus haut et on arrive à un petit pavillon isolé, surplombé par ledit massif côtier. Jeannette est à peu près rassurée. D’où ils se trouvent elle aperçoit distinctement le grand quai océanique non loin duquel ils se sont baignés plus tôt dans la journée. Il est à bonne distance maintenant et paraît beaucoup plus petit mais il est bien présent malgré tout, point de repère rassurant les raccordant encore à la normalité pourtant si fluide du monde.
On s’est éloigné de chez soi mais le cadre spatial reste globalement familier. Ils entrent dans le petit pavillon. Jeannette observe que le placard à vêtements de l’entrée est vide. La résidence n’est certainement pas habitée. L’Homme Doux n’a pourtant pas menti. Le jeu de fléchettes trône ostensiblement sur un mur écaillé, au fond d’un petit vivoir défraîchi. Les fléchettes ont l’air de gros frelons tranquilles avec leurs puissants aiguillons de fer. On se met à y jouer tout de suite et, il faut l’admettre en toute impartialité, c’est parfaitement amusant de les écouter s’enfoncer dans une vraie cible avec leur toc sourd et ferme. Il y a un lot de fléchettes noires et un lot de fléchettes rouges. On constitue des équipes dont on change la configuration après chaque partie. Comme l’équipe dans laquelle se trouve l’Homme Doux gagne immanquablement, Luc et Manon veulent absolument faire équipe avec lui et Jeannette finit souvent dans l’équipe perdante. Cela ne la contrarie pas particulièrement.
Après six ou sept parties, l’Homme Doux annonce aux enfants qu’il doit aller rencontrer un ami tout près et les laisse continuer de jouer en leur promettant qu’il reviendra très bientôt. Il sort par la porte avant du pavillon et Jeannette le voit, par la fenêtre de façade, marcher d’un pas pressé sur la route menant vers la ville. Comme il est difficile de jouer aux fléchettes à trois, Jeannette laisse Luc et Manon continuer de jouer l’un contre l’autre et décide d’explorer les lieux. Elle marche lentement, touchant les meubles et maniant distraitement les rares menus objets qu’elle trouve. Elle finit devant la porte avant dont elle teste le loquet. Il est verrouillé. Plutôt que d’inquiéter Jeannette, ce fait la rassure, en fait. Des adultes étrangers, venus on ne sait d’où, ne pourraient pas impunément entrer ici et imposer leur présence. Elle retourne au vivoir et va s’asseoir sur un fauteuil, près de la grande fenêtre de façade au lourd cadre de bois. La vieille fenêtre guillotine est verrouillée aussi, par un loquet à serrure se trouvant au-dessus de son cadre inférieur. Jeannette touche ledit loquet et s’aperçoit qu’il joue dans le bois vermoulu du cadre de la vieille fenêtre. Distraitement, presque sans s’en rendre compte, dans sa manipulation, elle finit par arracher le loquet, dont les vis n’ont plus prise et ne tiennent plus en place. L’enfant, timide et conformiste, a un sursaut inquiet. L’Homme Doux pourrait ne pas apprécier qu’elle vienne de lui briser sa fenêtre. Elle se tourne vers les deux autres enfants qui jouent toujours aux fléchettes au fond du vivoir, en babillant. Les sales petits mouchards à la langue bien pendue n’ont absolument rien vu. Soulagée, Jeannette dissimule le loquet arraché, hérissé de ses quatre vis inutiles sous le coussin du fauteuil qui fait face au sien. Ni vu ni connu. Toujours curieuse, elle tente ensuite de soulever la vieille fenêtre guillotine en la saisissant par ses poignées du bas. Elle joue, elle monte, elle glisse bien et ne retombe pas. Le sol de la pelouse avant est tout proche, en plus. On pourrait, en fait, très facilement sortir par là. Jeannette se rassoit dans son fauteuil et médite encore quelques longues minutes en regardant pétiller la mer, au loin, par la fenêtre.
Après un temps, Jeannette localise de nouveau, par la grande fenêtre de façade, ses points de repères géographiques familiers et, vu qu’elle reconnaît bel et bien le voisinage, elle arrive à évaluer assez précisément le chemin qu’il faudrait grosso modo emprunter pour rentrer à la maison à pied. Elle juge en plus que le soir tombe et qu’il serait temps de s’en retourner. Luc et Manon viennent juste de terminer une partie de fléchettes et on dirait bien qu’ils tardent un peu à en remettre une autre en branle. L’occasion est donc propice. Jeannette récupère tous leurs effets personnels, les enfourne dans son sac de plage à fleurs et annonce le départ et que celui-ci se fera par la fenêtre de façade. La curiosité de Luc et de Manon face à l’exécution d’une sortie par une fenêtre a un effet d’entraînement bénéfique à l’entreprise de Jeannette. On ouvre la vieille fenêtre qui reste bien en place. On se glisse le long du mur extérieur sans avarie, on atterrit sur le gazon, on referme la fenêtre en l’agrippant par le cadre extérieur, en se protégeant bien les pouces, et en avant. Il n’est évidemment plus question d’attraper le trolley balnéaire. La marche sera un petit peu plus longue que d’habitude et voilà tout. Jeannette connaît approximativement la direction à prendre et une sorte de joie quasi euphorique emplit son cœur à l’idée de la conclusion prochaine de cette biscornue équipée. Luc et Manon protestent et grommellent bien un peu de devoir marcher ainsi, mais c’est un détail mineur. Allons, allons.
Ils marchent une bonne vingtaine de minutes. L’horizon de Jeannette va vite se refermer de nouveau. Une camionnette noire arrivant de derrière eux les dépasse sans se presser et leur fait une queue de poisson, lente, sinueuse mais indubitable. Un homme descend de la place du passager avant. C’est l’Homme Doux. Luc et Manon se jettent spontanément dans ses bras. Ils sont déjà bien las de marcher et l’idée de monter dans un véhicule leur sourit, où qu’on aille. Jeannette, une fois de plus, la dernière fois de sa vie, en fait, va devoir suivre les petits.
L’Homme Doux ouvre la portière de la portion arrière de la camionnette noire. Les trois enfants Simon montent et s’alignent sagement sur la banquette arrière du grand véhicule. L’Homme Doux reprend sa place sur le siège du passager avant et fait claquer sa portière. C’est l’Homme Rude qui conduit la camionnette. Il pose un bras velu sur son volant, se retourne, salue les trois enfants d’un bref geste du chef et, comme Jeannette «voit» des choses que les autres enfants ne voient pas, elle reste un peu figée et ne lui rend pas son salut. C’est qu’elle voit soudainement l’Homme Rude dans les tréfonds caverneux de son enfance. Jeannette voit un petit gaillard d’enfant bien vif et bien butor qui joue comme un fou sur une de ces balançoires forestières improvisées avec un câble marinier et un vieux pneu de voiture. L’Homme Rude petit garçon tournoie dans toutes les directions sur sa balançoire pneu de voiture en riant aux éclats et en jurant comme un charretier. Il ne voit pas une lourde brute humaine masculine s’approcher de lui. Quand l’Homme Rude petit garçon voit l’agression fondre sur lui, il est trop tard. La lourde brute humaine masculine est déjà à le jeter par terre, à le bourrer de coups de poings et de coups de pieds, à lui siffler sa haine. L’Homme Rude petit garçon se couvre la tête des bras, crie, beugle, nie, supplie, pleure et son œil est injecté de sang. Et, oh… il reste une goutte rubis de ce sang dans son œil actuel quand il contemple Jeannette fixement au fond de sa camionnette noire et la salue une seconde fois, toujours poliment. Il n’y a déjà plus rien à faire. C’est un désespoir sans aspérité qui s’installe à jamais. Jeannette sent inexorablement ce qui va arriver, si bien qu’elle connaît sans l’ombre d’un doute la terreur et l’horreur qui s’installeront de par l’Homme Rude. Celui-ci jette, pour l’instant, sur Jeannette un regard enveloppant, étrange, inquiétant, puis se retourne à nouveau, dans l’autre sens, et démarre le véhicule. La camionnette noire roule et prend rapidement une direction différente de celle qui aurait ramené les enfants Simon chez eux.
C’est bel et bien un désespoir sans aspérité qui prend corps. Pour un fugitif instant, c’est aussi, pour Jeannette, une remise en question de l’intégralité de son être qui s’effectue secrètement au fond de son cœur. Pourquoi donc est-elle si docile, si conformiste, si timide? Comment elle, la lectrice, la voyante, la Cassandre contemporaine mystérieuse, elle qui sait exactement ce qui va se passer et pourrait le dire, le crier, le hurler ici, tout de suite, pour le bénéfice et l’édification de l’univers entier, peut-elle laisser se déployer ainsi l’horreur sans nom, sans se mettre en travers, sans lutter, sans combattre? Pourquoi ne pas ouvrir la portière, ne pas se jeter sur le pavé, mourir peut-être mais au moins sauver les deux autres enfants Simon? Pourquoi ce venin de la fatalité engourdit-il ses membres ainsi sans espoir, sans lendemains raccommodés? La peur? La stricte épouvante? Mais la peur et l’épouvante n’expliquent pas tout car la peur et l’épouvante ne font pas qu’immobiliser. Elles font aussi agir, réagir, combattre, se démener, se démerder. La question est plus profonde, plus fondamentale, plus principielle. Pourquoi lutter, se débattre, se démener? Plus directement et radicalement, pourquoi survivre? Pour mincir, blêmir, grandir, s’assagir, devenir adulte? Allons bon…. Jeannette, devenir ce qu’elle exècre plus que tout? Allons bon… C’est un désespoir sans aspérité qui s’installe sous les chairs palpitantes des trois enfants Simon de par l’Homme Doux, l’Homme Rude et la foule grouillante, innombrable de leurs semblables. Et… ne vous y trompez pas : Jeannette ne fera strictement rien.
Jeannette ne touche la portière qui est de son côté que pour y appuyer tout doucement sa pauvre petite tête alourdie par le poids cumulé du soleil, du sable chaud, de la drogue, des chiens imaginaires, de la fatigue et de la terreur face à la prison labyrinthique du monde adulte. Le temps passe imperturbablement, au rythme des cahots du véhicule. La nuit finit par tomber. Jeannette se sent maintenant toute somnolente. Ses oreilles bourdonnent. Ses yeux sont lourds. Ses membres sont gourds. Une sorte de découragement infini, cardinal, terminal, conclusif monte en elle, l’enveloppe, l’embrume. Cet incommensurable état d’impuissance face à la folie froide et méthodique des adultes organisés culmine en elle, presque sereinement.
La camionnette noire roule toujours, à bonne vitesse maintenant. On quitte le Pays des Plages, en fait. Jeannette sent de nouveau une peur diffuse s’insinuer en elle mais elle est trop lasse pour vraiment paniquer, ou spéculer, ou questionner, ou méditer. C’est ce découragement lancinant et pesant qui semble plutôt primer ultimement. On roule assez longtemps. Jeannette s’assoupit encore. Elle a un bref moment de réveil pour constater que l’Homme Doux a disparu de son siège avant de passager et qu’on roule maintenant sur une piste routière, dans le Pays des Broussailles, immense et éternel. Elle se rendort.
Paul Laurendeau
février 2009