L'autocar montagnard où mademoiselle Wolff a dit non

une nouvelle de Paul Laurendeau


Mon grand-oncle, un savant très éminent et très taciturne du nom de Solomon Stein (1908-2005), vient de mourir quasi-centenaire à l’hôpital du Mont Sinaï de Toronto. C’est de lui que je tiens l’histoire étonnante qui va suivre. Il me l’a narrée peu de mois avant sa mort, par un de ces beaux jours de juin où la cantine bourdonnante de l’hôpital était éclaboussée de soleil. J’étais venu le voir pour une entrevue sur Spinoza, dont, comme vous le savez bien, Herr Doktor Stein fut un des grands spécialistes. Or, ce matin là, mon docte aïeul était fort loin des traités des autorités et du raisonnement géométrique. Il pinaillait plutôt dans un scolie bien particulier au sujet bien peu philosophique: un certain autocar montagnard roulant difficultueusement en ses touchants souvenirs, quelque part en Bavière, dans le voisinage d’un petit village du nom de Berchtesgaden… J’ai tout retranscrit de l’enregistrement sur mon magnéto de poche. Écoutons.

Il se passe des choses merveilleuses dans les transports publics, mon cher Shimon. Il s’évite aussi des gaffes grosses comme ça. Et moi, c’est dans un autocar montagnard que j’ai vécu les ardeurs les plus vives et que j’ai évité l’erreur la plus grave. Tenez-vous bien pour ne pas tomber, mon cher. Il y a évidemment une femme au centre de l’affaire. Elle s’appelait Paula Wolff. Et, pour tout vous dire, j’avais pour Paula, disons… pour mademoiselle Wolff, un penchant très accusé. Je me languissais ouvertement et sans complexe de cette captivante personne aussi discrète qu’irrésistible. Nous n’étions pourtant plus des jouvenceaux. J’avais cinquante ans qui sonnaient clair et elle, eh bien elle était de douze ans mon aînée. Elle rayonnait pourtant d’une beauté étrange, sombre et inaccessible. On se voyait tous les jours, dans le petit autocar de Berchtesgaden. Oui, oui, ne faites pas cette tête de merlan. On se voyait dans l’autocar, l’autocar montagnard. En fait, Mademoiselle Wolff vivait, depuis 1952, près du susdit hameau de Berchtesgaden, en Bavière, sur la frontière austro-allemande, en un petit deux pièces modestement meublé que j’ai bien souvent rêvé de visiter. Je n’y ai évidemment jamais mis les pieds, quoique j’en mourrais littéralement d’envie, pendant ces trois douces années, entre 1956 et 1959, où je fis à Paula Wolff une cour feutrée, ardente, désespérée sur les banquettes du transport en commun du village où nous logions tous deux. Cette relation contingente m’a fait vivre les plus beaux moments de ma folle de chienne de vie.

C’était une relation contingente, je dis et ne me dédis point. Oh, Shimon, mon garnement, je vois à votre mine contrite de jeune paltoquet que vous vous demandez bien ce que tout ceci a à voir avec le vieux Spinoza. Mais une chose n’est dite contingente que par rapport à un manque de connaissance. L’œil de Solomon Stein devient encore plus vitreux quand il cite le grand penseur judéo-hispano-hollandais… cette chose, dis-je, ne peut jamais nous apparaître ni comme nécessaire ni comme impossible, et c’est pourquoi nous l’appelons ou contingente ou possible . Quand l’autocar montagnard de Berchtesgaden se montrait au bout de la rue, ma gorge se nouait car ce que j’espérais de tout mon cœur n’était encore qu’une possibilité. Vif, je montais dans le vénérable véhicule et réservais une place pour Mademoiselle Wolff à mes côtés. Il se passait une dizaine de minutes, à cahoter sur la route villageoise, puis il y avait un bref coup de frein et la porte de l’autocar s’ouvrait à nouveau. Le bon chauffeur aux moustaches tombantes disait poliment en penchant le chef, dans son inimitable accent bavarois:

– Fraulein Wolff.

Mon cœur se mettait à battre plus fort et Paula faisait son apparition. Elle me cherchait aussitôt du regard, souriait gentiment, s’avançait dans l’étroite allée du véhicule, puis s’asseyait à mes côtés. Elle avait les cheveux noirs, avec un rien de sel dedans. Elle les portait toujours en chignon, dans le style d’avant-guerre. Ses yeux, noirs aussi, étaient d’une profondeur indéfinissable. Il s’en dégageait un magnétisme irrésistible, atténué subtilement par la coquetterie timide de son petit sourire vraiment très amical, mais sans plus. Le chauffeur de l’autocar, qui la surveillait benoîtement dans son rétroviseur, attendait qu’elle se soit bien assise avant de redémarrer doucement son tortillard. Nous avions alors quarante minutes à nous. Quarante minutes intégralement… euh, lâchons encore le mot… contingentes. Les quarante plus belles minutes de ma journée. Nous regardions les montagnes majestueuses de la Bavière immémoriale en laissant nos têtes et nos troncs ballotter légèrement et en harmonie, au rythme des cahots de la petite route en raidillons. Parfois nos épaules se touchaient, parfois non. Et nous causions:

– Solomon, parlez moi de Spinoza.

– Qu’en dire que vous ne sachiez déjà?

– Il y a tant à en dire, cher ami. Vous en étiez resté hier à la contingence…

Et nous causions jusqu’à la quarante-et-unième minute. Paula se levait alors et descendait à l’atelier d’artisanat où elle était tisserande. Six travailleurs des mines de sel montaient ensuite et huit fois sur dix il y en avait un qui prenait tout innocemment la place de Paula à mes côtés. Ma journée de vraie vie se terminait ainsi. Le soir je ne la voyais pas, parce que nos horaires du retour étaient différents. Il fallait donc attendre le lendemain matin pour que tout recommence.

Cette fameuse contingence étant fatalement ce qu’elle est, il y avait des fois – rares – où Paula ne se montrait pas. Il y avait des fois – un peu moins rares – où, l’autocar montagnard étant plus bondé que d’habitude, je ne pouvais pas lui garder sa place près de moi et Paula s’asseyait ailleurs. Il y avait les fois où elle revenait s’asseoir avec moi mais n’avait envie que de regarder les montagnes en silence. Puis il y avait les fois -mes favorites- où elle parlait d’elle plutôt que de me faire parler de moi et de mes travaux savants. Cela se manifestait aléatoirement, au gré des digressions les plus imprévisibles:

– Vous êtes un homme très sérieux et très doux, Solomon. Je suis certaine que c’est parce que vous êtes de Berlin. Quoi qu’il en soit, c’est bien agréable de vous côtoyer.

– Vous avez côtoyé des hommes plus rudes?

– Oh, beaucoup plus rudes! Les garçons du pays qui m’ont faite ce que je suis, notamment. Mon père et mon frère aîné étaient constamment en conflits. Mon opinion à leur sujet – opinion toute personnelle, j’insiste là-dessus – est qu’au fond ce n’étaient pas de mauvais hommes. Mais, avec leur ardeur hautaine et colérique toute bavaroise, ils me faisaient vivre dans la peur permanente de les voir un jour en venir aux mains. C’était bien angoissant, pour une jeune fille rangée comme je l’étais, ce genre de dynamique familiale. Ils étaient deux hommes adultes et je n’étais qu’une enfant. Mon frère était de dix-sept ans mon aîné. Tout cela était fort intimidant.

– Je vous comprends.

– Vous êtes bien compréhensif en plus. Votre compagnie, Solomon, m’est décidément fort agréable. Elle m’est comme un onguent, un baume.

– Je suis ravi que vous vous sentiez bien.

– Ce ravissement est mutuel. Passez une bonne journée.

Les freins de l’autocar crissaient, Paula sortait de nouveau à son arrêt, les travailleurs de la mine de sel la laissaient de nouveau poliment passer puis venaient prendre leur place dans l’autocar. Ces brefs dialogues avec Paula Wolff, mon cher Shimon, à plus de quarante ans de distance, sonnent encore dans mon cœur comme une belle musique inextinguible tintant sur des instruments de cristal. Ah que l’amour est donc une chose incompréhensible et folle. Je me souviens parfaitement du beau moment où j’ai décidé sereinement en mon âme et conscience que je venais de tomber amoureux de Mademoiselle Paula Wolff.

Figurez-vous la chose. C’est un beau jour ensoleillé de juin, tiens, un peu comme aujourd’hui. Tout se passe parfaitement, rondement. La contingence m’avantage maximalement. Après le coup de frein de l’autocar montagnard, le Fraulein Wolff poli du chauffeur, Paula s’avance franc sur moi dans l’allée. Elle est vêtue de blanc, son sourire amical (sans plus) est particulièrement radieux, et ses yeux noirs brillent merveilleusement. Je me souviens d’avoir été pris de l’envie irrésistible de la prendre par la main, de sortir en rafale de l’autocar et d’aller me balader avec elle dans ces superbes montagnes bavaroises, les plus belles du monde. Mais la voilà qui s’assoit près de moi. Cela indique au chauffeur de l’autocar montagnard qu’il peut redémarrer, ce qu’il fait, laissant légèrement crisser ses pneumatiques et faisant voler en éclats mon futile petit rêve d’évasion. Consolation, Paula, éblouissante sous le beau soleil estival, admire ce paysage féerique par notre fenêtre tout en s’occupant silencieusement de moi. Nous le contemplons ensemble, en fait. Le gros du trajet se déroule dans le mutisme le plus intégral mais je la sens très près de moi. J’ai le cœur serré d’une émotion amoureuse que je commence de plus en plus à ouvertement m’admettre. Son arrêt approchant, Paula se penche vers moi et entonne:

– Solomon, vous qui êtes savant…

– Oh, si peu.

– Si, si, quand même. Je voudrais bien savoir ce que signifie mon prénom?

– Votre… euh… euh… ce n’est pas très… euh… pas très précis.

– Comment ça, pas précis ?

– Vous savez, Paula, les étymologies ce n’est pas simple. Parfois ça s’embrouille un peu dans le torrent des siècles, ça…

Un cahot imprévu de l’autocar nous fait bondir vers l’avant. L’épaule de Paula percute la mienne et ne s’en éloigne plus. Mon cœur bat la chamade. Paula sourit avec une joie ironique non feinte.

– Vous m’intriguez! Allons Solomon, ne faites pas votre petit mijauré. Mon prénom est ce que j’ai de plus tangible sur moi-même. C’est, d’une certaine façon, tout ce qu’il me reste d’un avoir familial plutôt trouble. Dites-moi ce qu’il signifie. Je veux tout savoir, même si c’est embrouillé, même si c’est glauque, même si c’est laid.

– Oh, ce n’est… ce n’est pas laid.

– Eh bien, à plus forte raison, si ce n’est pas laid, il faut tout me dire.

– Bon, si vous insistez. Ahem… Paula vient du latin paulus au masculin, paula au féminin. Il y a eu une sorte de… de collision étymologique, si bien que l’origine de ce fort vieux mot du Latium est difficile à résoudre. Il semble que votre prénom signifie soit petite, soit menteuse.

Radieuse, pétulante, Mademoiselle Wolff éclate d’un rire franc exprimant un amusement réel. Elle me regarde avec tendresse, laisse son rire s’atténuer en un sourire très doux et dit:

– En gros mon prénom signifie petite menteuse. C’est pour ça que vous hésitiez. Oh, Solomon, je suis navrée de vous avoir mis dans l’eau chaude comme ça bien malgré moi.

Elle place délicatement sa main sur sa bouche et pouffe encore. Je ris aussi. Nous rions de bon cœur et je tombe officiellement amoureux de Paula juste à ce moment là, sans rien lui en dire, naturellement. Nous nous regardons dans les yeux tandis que son arrêt approche inexorablement. Pour fracturer la petite tension insidieuse qui s’installe, Paula dit:

– Et votre prénom à vous, que signifie-il?

Le charme est brisé. Je réponds sans hésiter:

– Solomon vient de l’hébreu Shalom. Ça signifie paix, plénitude, prospérité.

Paula est enchantée. Ses yeux pétillent d’une joie non feinte. Elle dit:

– Ah, c’est une étymologie bien plus belle, bien plus lumineuse. De plus, c’est en plein vous, ça. C’est en plein ce que vous m’apportez à chaque instant.

Je tique d’une émotion que je ne peux guère contenir et dis:

– Venant de vous, cette remarque est très touchante.

Nous restons quelques secondes à cahoter de concert. Nos épaules se touchent toujours et Paula ne fait toujours rien pour corriger cet état de fait. Il faut dire, à sa décharge, que les banquettes de l’autocar montagnard de Berchtesgaden sont sacrément étroites. Nous nous sourions, puis, l’œil gorgé de son profond mystère, Paula ajoute, sibylline:

- Ah, mon prénom aussi me va parfaitement, vous savez, cher ami. Passez une bonne journée.

Elle tourne la tête de côté, attend calmement le coup de frein de l’autocar montagnard et s’esquive sans me saluer. La dégaine franche et joviale du mineur qui vient s’asseoir à côté de moi ne parvient pas à chasser ma tristesse cruelle et ma sombre perplexité face à ce bien étrange aveu.

Que, pour quelque raison inexplicable, Paula Wolff se considère comme une « petite menteuse » ou pas, cela n’est pas mon affaire. Amoureux, je me dois désormais d’agir. C’est la loi du genre et si je n’y cède pas sur ce cas capital, je sais que je vais m’en vouloir à mort pour le reste de mes jours. L’ambiance langoureuse et timide de nos rapports étant ce qu’elle est, je laisse encore plusieurs mois passer. Des semaines et des semaines où le trajet stable et constant de l’autocar montagnard de Berchtesgaden se larde imperturbablement des petites contingences qui font dérisoirement fluctuer l’inexorable. Puis, par un beau matin hivernal de la fin de 1958, sans jamais avoir rencontré Paula ailleurs que dans cet autocar incroyable qui est l’écrin précieux du tout de nos rapports, parfaitement indifférent au ridicule de la situation, comme Paula semble l’être à la furie du monde, je me décide à lui proposer rien de moins que le mariage. La réponse ne se fait pas attendre:

– Non, Solomon.

–Mais Paula, je vous aime.

– Non, Herr Doktor Solomon Stein, c’est non. Vous me demandez là une chose qui ne peut pas être.

– Mais, mais… ne m’aimez vous pas un peu?

– Il m’est impossible d’aimer qui que ce soit. Une femme comme moi n’aime pas. Pis, une femme comme moi ne vit pas, tout simplement parce qu’elle se charge malgré elle, malgré son innocence effective, de la culpabilité des hommes de son tonneau. Le fardeau innommable que je porte m’interdit l’accès à la portion du monde où vous vous trouvez, Solomon. Je vous en conjure, n’insistez pas, ne me questionnez pas et faites-vous un devoir cardinal de chasser à jamais ce genre de pensée à mon égard. Je vous en supplie.

La force imperturbable de sa tonalité d’élocution, la beauté livide de son visage, le feu obscur de ses yeux quand elle me déclame ces monstruosités incompréhensibles me coupent littéralement le souffle. Que faire face à une telle détermination dans le refus. Ma bouche se met à trembler. Je sens mes yeux se givrer de larmes. Paula poursuit, d’un ton à peine plus sec que d’habitude:

– Passez une bonne journée.

Elle se lève et s’avance dans l’allée, vers la sortie. Puis -fait inouï !- elle pivote sur elle-même dans un geste d’une très belle fluidité corporelle. Elle revient vers notre place et s’assoit à mes côtés sur la banquette. Elle se penche vers moi. Symétriquement, j’en fais autant. Son visage très près du mien, elle chuchote, avec une incroyable fermeté de ton:

– Solomon, votre amitié m’est plus précieuse que tout. Je tiens à ce qu’elle demeure inaltérée. Je vous aime très profondément, mais je vous aime en amie. Je mourrais si je vous perdais. S’il vous plait, je vous demande de me garder une place près de vous sur la banquette demain et les jours suivants, comme d’habitude. Je peux compter sur vous, n’est-ce pas?

Tout l’autocar semble suspendu hors du réel. Personne ne parle, personne ne se tourne vers nous. Une sorte de consensus tacite semble flotter là, pendu dans l’air glacial des montagnes bavaroises, pour permettre à Mademoiselle Paula Wolff de régler ses petites affaires avec Herr Doktor Solomon Stein. Du coin de l’œil, j’entrevois dans son grand rétroviseur, le visage calme et patient du chauffeur aux moustaches tombantes. Tout se passe dans cet autocar immobile, en ce moment de culminement comme en tout moment ordinaire, au rythme posé et placide de nos petits villages de montagnes austro-allemands. Je dis, dans un souffle:

– Mais bien sûr, Paula. Vous pouvez comptez sur moi.

Pour la seule fois de ma vie, sa main effleure furtivement la mienne. Paula chuchote:

– À demain. Passez une bonne journée.

Et elle s’esquive, pour de bon cette fois. Si je ferme alors les yeux, ce n’est pas pour ne pas voir monter les travailleurs des mines de sel, mais plutôt pour ne laisser rien fuir du souvenir de ce moment terrible.

Le lendemain, Paula prend sa place à mes côtés, sans coup férir. Il y a bien une petite crispation dans son sourire toujours amical, mais, comme il fait un froid mordant, allez donc en conclure quoi que ce soit. Nous regardons les belles montagnes de la Bavière immémoriale en laissant nos têtes et nos troncs ballotter légèrement et en harmonie au rythme des cahots de la petite route en raidillon. Nos épaules aujourd’hui ne se touchent pas, mais ça ne veut rien dire non plus. Nous causons :

– Solomon, parlez moi de Spinoza.

– Qu’en dire que vous ne sachiez déjà?

– Il y a tant à en dire, cher ami. Il y a toujours cette histoire de l’impossible et de la contingence. Je crois qu’une clarification ou deux sur la question seraient vraiment de circonstance…

Elle me sourit si gentiment, presque taquine. Nous bavardons donc sur la question jusqu’à la quarante-et-unième minute. Paula se lève alors, y va du Passez une bonne journée rituel et descend à l’atelier d’artisanat où elle est toujours tisserande. Six travailleurs des mines de sel montent alors et – fait rare – aucun d’entre eux ne prend la place de Paula à mes côtés.

Six mois de ce régime stable et fluctuant passent encore et, au milieu de 1959, nous avons la conversation suivante. Je dis:

– Je pense quitter l’Allemagne. On me propose une chaire universitaire de philosophie au Canada.

– Vraiment! Où donc?

– Toronto.

– C’est… c’est une grande ville?

– C’est une des trois plus grandes villes du Canada. C’est une opportunité extraordinaire.

– Mais, en effet mon ami, en effet. Il faut la saisir au vol.

– Je comprends bien, Paula. Mais le Canada, c’est loin.

Le regard de Paula se durcit un peu. Ses lèvres se froncent. Elle me demande alors, sur un ton qui n’acceptera pas n’importe quoi en guise de réponse:

– Loin d’où?

Je réponds au fond de mon cœur: Loin de vous, mon amour. Mais je ne dis rien, terriblement conscient que cette réponse figure au nombre des n’importe quoi que ces yeux et ce visage sévères n’accepterons pas en guise de soufflet par trop prévisible. Et pourtant Paula insiste:

– Loin d’où, Solomon? Loin de Berchtesgaden? Loin de Munich? Loin de notre pauvre Allemagne? Allons, ne soyez pas ridicule, mon ami. C’est l’opportunité de votre vie. Vous vous devez de… Bon d’abord, racontez-moi tout.

Et je lui raconte tout. Je mets bien deux cents bonnes minutes à le faire (cinq trajets d’autocar en autant de jours donc). Et Paula reste ferme. Je dois saisir cette opportunité. Tant et tant que c’est elle plus que quiconque qui finit par me convaincre de faire mon saut historique outre-Atlantique.

Je prépare donc mon départ et… il arrive fatalement, le jour de mon dernier voyage en autocar avec Paula. Nous regardons les montagnes par la fenêtre. Je finis pas dire tristement:

– Je vous écrirai souvent.

Alors là, je vous le jure Shimon, c’est de la peur qui passe dans ces beaux yeux noirs. Une peur indicible, dense, solide. Une sourde épouvante. Elle dit:

– Il n’est pas question que vous m’écriviez des lettres manuscrites. Je ne serais pas capable de me résoudre à les détruire et ce serait, un jour, mauvais, très mauvais pour vous. Interdit de m’écrire des missives, Solomon. Je compte sur vous. Compris?

– Bon… euh… compris, chère amie, compris.

– Par contre si vous produisez des articles ou des ouvrages, faites-moi envoyer des exemplaires par votre éditeur. Des exemplaires sans dédicace manuscrite. Ce sera un plaisir très grand et très vif pour moi de vous lire et de ranger vos oeuvres dans ma bibliothèque. Je vous retrouverai tout entier à travers les écrits savants de votre si admirable culture. Bien compris?

– Bien compris.

– Voilà. Passez une bonne journée, Solomon. Et bon voyage, mon très cher ami.

Elle tourne la tête de côté, attend calmement le coup de frein de l’autocar montagnard et s’esquive sans me saluer. Quand les mineurs montent, je n’ai d’yeux, à travers la fenêtre, que pour Mademoiselle Paula Wolff de dos, marchant calmement vers l’atelier d’artisanat où elle gagne modestement sa vie.

Je suis donc parti pour Toronto. Cinq années ont passé à une vitesse folle. À chaque fois que j’écrivais un article ou un opuscule, je faisais poster par l’éditeur un tiré à part sans dédicace à l’adresse de Mademoiselle Paula Wolff, sur Berchtesgaden, Bavière, Allemagne. Je n’ai jamais reçu le moindre accusé de réception, mais je suis resté indéfectiblement fidèle à cette promesse du cœur.

Au printemps de 1964, je me rends à Munich pour un colloque de philosophie ontologique. Je saisis alors l’occasion pour visiter nos belles montagnes de Bavière et pour prendre, bon pied bon œil et comme si de rien était, l’autocar de Berchtesgaden à la station qui avait été ma station et à l’heure qui avait été mon heure pendant ces merveilleuses années. Se présente imperturbablement devant moi le même autocar, piloté par le même chauffeur, dont les moustaches tombantes sont juste un petit peu plus grises. Il ouvre la portière, me laisse entrer, penche poliment la tête et dit, comme si je n’avais jamais quitté le coin de pays:

– Herr Doktor Stein.

Je m’assois sur ce qui avait été ma banquette favorite. Calme et serein comme nos belles montagnes, j’attends Paula. Trois enfants riant et babillant montent à son arrêt et personne d’autre. Ah non, je ne peux pas croire que je sois soudain si désavantagé par la contingence en un moment si crucial, alors que tout s’était si bien amorcé. Je remonte l’allée vers le chauffeur, me penche sur lui et, imitant involontairement son accent, je dis, interrogatif:

– Euh… Fraulein Wolff?

Le bon et patient machiniste immobilise son véhicule. Une petite voiture de coupe moderne le double alors en klaxonnant mais il n’en a cure. Il s’appuie sur son grand volant et me dit, ses tendres yeux bleus dans les miens:

– Elle se repose au Bergfriedhof de Berchtesgaden.

Je suis terrassé :

– Au… pourriez-vous m’y conduire?

– Le circuit de l’autocar y passe assez longtemps après ce qui était votre station de sortie. Vous allez devoir faire le tour presque complet.

– C’est parfait. Faites-moi signe.

Je retourne m’asseoir sur ma banquette. Il se passe une grosse heure avant que le chauffeur ne me mate dans son rétroviseur et déclame doucement:

– Bergfriedhof von Berchtesgaden

Je me précipite, saute hors de l’autocar. Je cherche déjà mon chemin dans ce vaste monde quand le chauffeur m’interpelle:

– Oh, Herr Doktor Stein!

– Oui?

– Cherchez au prénom.

– Plait-il?

– Cherchez la au prénom. Elle est la seule Paula de tout le Bergfriedhof.

– Compris… euh… bien compris, mais pourquoi au…

La portière se referme et l’autocar montagnard de Berchtesgaden, dans lequel je ne monterai plus jamais, démarre en faisant légèrement crisser ses vieux pneumatiques boudinés.

Le Bergfriedhof de Berchtesgaden est un de ces cimetières minuscules comme il y en a tant dans nos villages de montagnes. Je déniche très vite la seule pierre tombale inexorablement plausible pour mon ancienne amie et, avec elle, la clef de bien des énigmes. C’est un petit monument étriqué, modeste, discret dont la lapidaire inscription se lit comme suit:

Paula Hitler
(1896-1960)

À la cantine maintenant presque déserte de l’hôpital du Mont Sinaï de Toronto, mon grand-oncle me regarde alors dans un silence pesant. Je n’oublierai jamais ce faciès sinistrement catastrophé. Mon magnéto roulant toujours, il y a, juste là, un petit bruit dont je me rappelle parfaitement la provenance. Mes coudes ont buté sur la table de la cantine de l’hôpital parce que j’ai eu un bon sursaut. Je demande alors, la gorge serrée, à Solomon Stein:

Euh… euh… c’était une parente de… ?

– C’était sa sœur, mon cher Shimon, sa sœur puînée.

– Sa… sa… Oh là là… mais… et le nom Wolff ? Elle était… elle était veuve?

– Même pas. Célibataire sans progéniture, comme vous et moi. C’est son frérot qui lui avait demandé de changer son nom dans les années 1930, par souci de discrétion. Elle avait obéi sans faire de vague et s’en était tenue là… sauf sur sa pierre tombale, évidemment.

Le visage de Solomon Stein se crispe et une tristesse sans borne émane encore et encore de ses grands yeux vitreux. Il dit:

Et moi qui, du fond de mon cœur, ne voulais absolument pas croire qu’elle en était une, de petite menteuse…

– Oui, dites donc, c’est gros ça, quand même…

– Énorme. Ah, il y a bien de ces monstruosités qui ne doivent pas sortir d’entre les parois bringuebalantes et banales du transport public.

Solomon Stein marque une petite pause puis dit encore:

– Voyez-vous, Shimon, cet autocar montagnard bavarois où Mademoiselle Wolff a dit non, c’est aussi celui où elle a eu épouvantablement raison de le faire. Oh, ne nous trompons pas sur son compte, elle est parfaitement innocente. Elle n’a jamais fait de politique. Elle n’était qu’une femme du pays, modeste et simple. Ceci dit, je n’ai évidemment pas à épiloguer sur la responsabilité aussi injuste qu’imparable qui, malgré tout, s’imposait à elle. Mieux que quiconque au monde, Paula voyait clairement et prenait proprement la mesure insondable de l’impossible. Voilà.

Solomon Stein marque une autre pause, puis ajoute, en changeant de ton et en me dardant de son index crochu:

– Mais… mais revenons-en plutôt au premier scolie de la proposition 23 de la première partie de l’Éthique de ce vieux chien crevé de Spinoza. L’idée de contingence – dites-vous-le et redites-vous-le, mon cher Shimon – c’est bien toujours notre patente ignorance qui nous la dicte.

 

Paul Laurendeau
mai 2006


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