une lecture de Paul Laurendeau
Né
en 1925, Peter Lawrence Berra, dit Yogi Berra, est receveur pour les
mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il est un de ces
innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures
incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et,
fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear est nommé
d’après lui, et non le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche.
Frappeur, Yogi Berra tient une moyenne au bâton très honorable de .285.
Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de
coups de bâtons fructueux par le nombre de présence au marbre. Si un
joueur se présente au marbre vingt fois et frappe la balle correctement
huit fois (8/20, soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de
.400 et… finit catapulté au Temple de la renommée s’il tient cela
en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball
majeur a tenu une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra a cogné
359 coups de circuits en carrière (714, pour Babe Ruth). Encore une fois:
honorable. En défensive, Yogi Berra est un receveur talentueux qui, entre
autres exploits, a été justement le receveur de la fameuse partie parfaite
lancée par Don Larsen lors de la Série mondiale de 1956 contre les Dodgers
de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh
merveille, aucun des vingt-sept frappeurs (trois par manche de jeu avec
neuf manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la
balle que vous lancez/recevez. Berra est intronisé au Temple de la
renommée du baseball majeur en 1972. Après une carrière de gérant
moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une
retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite
sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au
petit monde des grands stades.
Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait
devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des
héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du
20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra
est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux
Yogismes, tous colligés dans ce petit ouvrage) qui font de lui l’un des
penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son
ami et ancien confrère avec les Yankees, Joe Garagiola, nous dit ceci,
dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):
On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose
de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on
se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à
utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode
d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles
nous pensons. De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la
logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de
celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus
rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe.
Il le dit, lui, en une seule phrase (p. 5).
La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage
oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la
publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de
brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra
toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent
excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage:
J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai
pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute, mais le fait est que je reste
quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas
textuellement dits. Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi
surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes
de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de
sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se
transposent parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui
garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons en six, sublimes :
Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez là
(p. 48).
Si le monde était parfait, il ne serait pas (p. 52).
Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier (p. 63).
On arrive à observer énormément simplement en regardant (p. 95).
L’avenir n’est plus ce qu’il était (pp. 118-119).
Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (p. 121).
Chacun des quelque 70 aphorismes est cité dans sa formulation propre et
replacé dans le contexte verbal qui correspond à celui de son émergence
spontanée initiale. L’ouvrage se complète de la préface de Joe Garagiola
(pp 4-5), d’une introduction très sympathique rédigée par les trois fils
Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues
de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une
grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les
petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est
ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney
aurait dit un jour: Comment puis-je la retrouver si elle est perdue?
(p. 125)
Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce
petit ouvrage délicieux la retrouve. Toute l’Amérique cogitante y percole.
Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant
comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les
losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable…
Paul Laurendeau
août 2008