une lecture de Paul Laurendeau

Il n’y a ni nudité ni indécence dans ce petit ouvrage étonnant. Il n’est pas nécessaire de comprendre profondément l’anglais non plus pour en tirer tout le suave plaisir, car le texte se réduit à une introduction de dix lignes, suivie de trente-six courtes phrases (imputées aux modèles – je le répète, tous vêtus - que l’on voit en photo). Et l'ouvrage se termine par une section conclusive intitulée Meet the Men [Rencontrez les hommes] qui fournit les quatre courtes fiches descriptives des quatre modèles masculins ayant participé à ce projet avec une dernière photo assorti d’un petit questionnaire «pornographique» de deux pages (dix questions à choix multiples). Les moins doués pour la langue des Beatles s’en tireront haut la main avec un petit dictionnaire bilingue de rien du tout. Cela vaut la peine.
C’est que ce n’est pas le texte qui compte ou l’apparence physique des modèles mais le charme «porno» de la scène mise en place. Par exemple, la photo de couverture que l’on voit ci-joint s’accompagne du texte apparaissant en quatrième de couverture: «I love a clean house» [J’adore une maison bien propre]. Le ton est donné. La Coopérative pornographique pour femmes de Cambridge vous sert sa conception de la pornographie à l'intention des femmes. Une ambiance calme, confortable, paisible, sereine, avec un partenaire bien vêtu, chaleureux, calme, souriant, avenant, qui récure les chiottes (en voyant bien à en rabattre le couvercle), repasse, fait la lessive, passe le plumeau, cuisine, plie le linge, nettoie la litière du chat et va chercher le bébé qui pleure la nuit, le tout, bien sûr, sans jamais se le faire demander. Les scènes plus sensuelles, jamais explicites, jamais agressantes, toujours discrètes et de bon ton, insistent sur la tendresse, la douceur, la gentillesse déférente et la longueur langoureuse des préludes (les fameux foreplay)... Le partenaire est captivé par votre conversation, vous sert votre thé favori, ne baisse jamais la température de votre intérieur et vous offre des fleurs sans raison précise. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas bousiller le plaisir de la découverte.
Naturellement le traitement est tendrement ironique. Il s’agit ici, nous disent ces femmes avec le sourire, bel et bien, et ouvertement, de pornographie, de fantasmes extrêmes, du monde de la fantaisie et du rêve fou. Or, dans ce monde débridé, on nous montre UN HOMME ÉLÉGANT, BIEN TENU, SOURIANT, AVENANT ET MODERNE QUI MANIFESTE UN SOUCI SINCÈRE ET SANS ARTIFICE POUR L’INTÉRIEUR COMMUN. Exquise rareté. Explosion des ardeurs compensatrices. Cri pulsionnel du manque. Appel des chairs. Tant et tant que le monde impossible et idéal de cette fantasmatique pour femme me fait vachement réfléchir et débalance un bon nombre de mes croyances en matière pornographique. Mes certitudes érotiques en sont sens dessus dessous et cela me dépayse. Un mystère parfaitement fascinant et étonnant s’ouvre subitement à moi quand je feuillette Porn for Women. Que je développe un peu sur la déroute que suscitent en mois ces quatre types bien tenus, tendres, doux et humains. Nous (au masculin), on associe quasi automatiquement porno et nudité. Je le fais aussi, constamment. Le syndrome de Playgirl, en quelque sorte. Notre fantasmatique de gars inversée et transposée tant bien que mal nous fait caler notre moteur lubrique sur la bonne vieille nudité, et les postures, et le bazar… Or j‘ai l’impression tangible, en lisant ce petit ouvrage, que cette association porno/nudité n’est pas aussi automatique pour nos partenaires de vie de la planète Vénus… Le gars doit vraiment (pas toujours je suppose, mais disons, assez souvent) être habillé… et même préférablement frais et moderne, élégant sans excès, décontracte, force tranquille et, surtout, tout absorbé par ces petites tâches domestiques, pas de pensées interlopes en arrière fond. Il fait cela pour elle, par amour, en un mot… Pour tout dire et synthétiser, elles me font finalement l’impression d’être plus érotisées par la sincérité et la spontanéité du mouvement qu’elles aspirent à me voir réaliser dans la maison de poupée de leurs langueurs que par les rondeurs de mon corps illustre. C’est intégralement un autre monde. Un monde à découvrir…
Mes fils ont adoré cet ouvrage et ont posé des questions fort utiles sur les relations hommes-femmes. La qualité humoristique pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui se double donc d’une vertu éducative pour les hommes et les femmes de demain. Irrésistible petit commentaire social qui mérite amplement le bref détour qu’il requiert.
Paul Laurendeau
juillet 2008