une lecture de Paul Laurendeau
Quand on produit une
œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux
satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait
trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes
retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de
cela, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède
directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le
fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une
histoire, un « vécu », une trajectoire qui les détermine et, conséquemment,
certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une
dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci
se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites
gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et
qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler
dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque
en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant
est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres
contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur
apparition importe peu, en fait. C’est leur dynamique crucialement
périphérique et satellisée au moyeu qui compte vraiment.
Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de dix tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île). Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre ?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes... Suivez mon regard sur la page…
Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi !) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (La rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.
Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010
Ouvrage disponible en formats ePub ou PDF à la librairie numérique Immatériel au prix de 5 euros (7 dollars canadiens).
Paul Laurendeau
février 2011