Rose? Vert? Noir! (Francis Lagacé)

une lecture de Paul Laurendeau


Lagacé, Francis. Rose? Vert? Noir! Montréal, Les Écrits francs, 2007.

De l'auteur de ce roman d'anticipation ou d'orientation-sexuelle-fiction, il faut d'abord dire ouvertement qu'il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu'il est blanc à l'intérieur de lui-même - mais que cela n'arrange pas ses affaire vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue) -, que Woody Allen est juif quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d'argent à la synagogue pour pouvoir s'asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant, donc, un fort élément d'ironie et d'autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L'homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, les dix pour cents de la population qui restent, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vivent dans des ghettos dorés où ils sont astreints aux tâches reproductives. L'homosexualité étant ni plus ni moins que l'Orientation Sexuelle d'État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d'avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d'une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d'intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n'a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d'amour écrites à une femme dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une éventuelle tentative de coup d'état. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait ! On en jase déjà... Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l'archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l'audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l'hétérosexualité fut peut-être l'orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc.) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l'on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmi elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Elle vient d'ailleurs d'acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gai sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Professeur de français, Francis Lagacé a publié quelques ouvrages dont un recueil de poésie en 2006: Les anges révèlent leur sexe. Pour en savoir davantage sur l'auteur, on n'aura qu'à visiter son site web.

 

Paul Laurendeau
septembre 2007


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