une lecture de Paul Laurendeau
Josiane Massé, Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne. Montréal, ÉLP éditeur, 2011.
Montréal
2000-2010, sur le « prestigieux » Plateau Mont-Royal, une jeune femme lutte
avec elle-même et le monde, pour mettre en place son identité. Elle vit
avec un homme plus vieux qu’elle, brillant musicien montréalais, artisan
créatif, noceur alerte. Mais la relation s’enlise. La baise perd
graduellement son ardeur et sa passion. Et surtout «je» ressent une
pulsion l’attirant de plus en plus fortement vers d’autres... De relation
en relation, d’homme, en transgenre, en femme, en bi, en femme, en
transgenre, en homme, en… nous avancerons donc alors, avec «je», le long
de l’inexorable dégradé émotionnel et sexuel l’amenant tout doucement vers
son lesbianisme. Houleuse, chaloupeuse, la promenade ne sera pas de tout
repos et «je» nous confiera un certain nombre de secrets, au cours du bout
de chemin que nous ferons avec elle, notamment sur sa maternité solitaire
et sur sa propre enfance. Mais «je» est une femme à principes. La tempête
émotionnelle et sexuelle qu’elle va traverser, pendant une décennie
cruciale, se complète d’une formidable rigueur philosophique. «Je»
considère que la bisexualité n’est en rien une sorte d’état transitoire
bancal ou «mélangé» mais une orientation sexuelle de plain-pied en
laquelle elle croit et continue fermement de croire, même après son
passage au lesbianisme. Quand ce dernier se stabilise, une solide
déférence bisexuelle y perdure.
Je ne suis pas
lesbienne parce que je n’ai pas trouvé l’homme pour moi. Je suis lesbienne
parce que j’aime les femmes. Depuis aussi longtemps que je me souvienne,
j’aime les femmes. Les hommes, je les aime différemment.
Comme, de plus,
«je» est la mère monoparentale d’un garçon, cela engage des
responsabilités supérieures armaturant la contrainte d’un maintient des
hommes, au moins comme figures, comme entités principielles, dans le
tableau coloré, bigarré, des représentations fondamentales.
Chez, «je», action et réflexion, fiction et analyse s’accompagnent très intimement. Le nerf vif de la pensée critique naît de l’instabilité amoureuse. Les relations intimes que vit «je» s’usent, les passions s’étiolent, le sexe –surtout le sexe hétérosexuel- s’uniformise en routine avachie, pire que pire: en routine pute. Chaque branlette devient une monnaie d’échange quand vient le temps de faire la vaisselle. Chaque fellation est vue comme une récompense extraordinaire ou pour acheter la paix. Je ne suis pas une adepte de sexe, je ne suis qu’un instrument usé. Le sexe devient alors une seconde nature, une seconde peau à l’intérieur de laquelle je peux me cacher. Le sexe est un outil pour ne pas avoir à trop se dévoiler. À côté de cela, quelques instants fugitifs dans une toilette publique avec une femme, le regard ébloui et impudique jeté sur une apparition féminine dansant sous la pluie dans un parc, un simple texto de fille, une œillade fugace, un décolleté provocateur, s’impriment au fer rouge en «je» et lacèrent sa psyché, sa verve, son écriture de la plus polychrome et la plus chamarrée des poésies… «Je» assume cela de plus en plus.
Dans Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, le Bacardi coule à flots, la boucane de cannabis monte dense, la pression des pairs agit et vous saisit comme un éther vif, la jeunesse se brûle par les deux bouts. «Je» chemine, en enfonçant encore et encore le sillon social et mondain dans la fente humide de la plus ancienne des blessures. Mais l’univers papillonnant et superficiel des fêtards montréalais début-de-siècle et les jets, clics, et déclics des cyber-dragouilleuses, toutes intégralement tributaires de la nouvelle net-normalité, n’emportent «je» dans leurs tourmentes si jeunes, si éphémères, si tragicomiques que pour mieux asseoir sa sagesse et sa compréhension radicale d’une des grandes crises existentielles de notre temps tertiarisé, mondialisé, uniformisant: celle, inégalée, inouïe, du rapprochement intellectuel, émotionnel, sensuel et sexuel des genres…
Ouvrage disponible en formats ePub ou PDF à la librairie numérique Immatériel au prix de 5 euros (7 dollars canadiens).
Paul Laurendeau
mai 2011