une lecture de Paul Laurendeau
Voici deux superbes «objets» qui soulèvent de passionnantes questions.
On a cru que l’invention du cinéma marquait la mort du théâtre. On a voulu
voir (la génération des fondateurs d’ÉLP s’en souvient de mémoire vive)
dans l’apparition des mellotrons et des synthétiseurs la disparition à
terme des instruments de musique acoustiques. L’avènement de
l’audio-visuel, il y a une génération ou un peu plus, devait marquer la
fin du livre. Ce fut tout faux pour la futurologie de troquet dans tous
ces cas.
Les promoteurs actuels du ci-devant livre électronique (une sorte de petite tablette écran de poche sur laquelle vous «lirez» à la ville) ne cultivent plus ce type d’outrecuidance. La leçon des cas de figure cités ici a bien fini par porter. Mais attardons nous encore une seconde sur les exemples cinématographiques et musicaux. L’avènement de la couleur au cinéma n’a pas fait disparaître le film en noir et blanc. Simplement, le noir et blanc est désormais un choix artistique particulier plutôt qu’une contrainte technique générale. L’avènement des instruments de musique électriques n’a pas empêché l’explosion du fameux phénomène unplugged, retours en force de la musique acoustique, encore une fois, par pur choix. Observons aussi corollairement qu’il n’y a à peu près plus rien d’original qui se fait en noir et blanc en télévision et que le cinéma muet n’a pas réellement survécu, lui, à l’avènement du parlant. Le triomphalisme futurologique doit donc se méfier autant des décrets de morts futures que des décrets de survies futures. Prudence donc. Vivons un peu au présent sur ces choses.
Quoi qu’il en soit donc de l’avenir, une distinction s’impose indubitablement, après l’intervention artistique de Millet & Tardif hyperliée ici, entre livre électronique (tablette matérielle portative du format d’un livre de poche, bénéficiant de l’atouts technique de pouvoir stocker tout Proust ou tout Marx entre nos mains) et cyber-bouquin (texte apparaissant sur notre écran d’ordi tout en perpétuant, pour le plaisir, certains éléments transposés de la sensation du bouquin). Le premier impose le fait tangible de l’atout technique à la matérialité livresque. Le second impose le souvenir, encore tout aussi tangible mais aussi largement symbolique, de la matérialité livresque à cet objet technique désormais parfaitement usuel qu’est devenu notre écran d’ordi. Je n’ai pas besoin d’épiloguer sur ce que vous vivrez après avoir cliqué ces hyperliens, c’est probablement déjà fait. N’oubliez surtout pas d’allumer la sono de votre ordi: on entend bruisser les pages du cyber-bouquin quand on les «tourne»…
Figures & Couleurs
C’est un commentaire chromatique. La couleur des lettres (des mots,
comme disent les auteurs) est la couleur déclenchant l’exploration
poétique. Sur ma droite, une séries de faciès humains («fusain» sur
«parchemin», «encre de chine» sur «carton», «gouache» sur «toile» -
pourquoi gamberger, ce sont des pixels!). Sur ma gauche, le commentaire
chromatique en «vers» «libres». Au moment du passage à la Séquence de
gris qui, elle fera deux (fois deux) pages, intervertissement de la
position des «toile» et du texte. On impute finalement un format
auxdites toiles. C’est donc qu’elles existent dans le monde matériel, pas
seulement dans le jardin empirique secret du cyber-bouquin….
Métamorphose du Corps Noir
Ici, dialogue de gourds strictement dans le noir. Texte à gauche (un texte plus vif, plus haché, qui «crie» plus) et, à droite, des séquences d’illustrations d’anthropo-faciès en décomposition/recomposition. Crue fiction ah, ah, mais je sais maintenant ce qu’ils ont fait de la matérialité, du poisseux, du strident, du sanguinolent. Ils l’ont inscrit dans le texte même! Ce bouquin traite de la matière, de l’encre, du gorgé de couleur, coloré ou incolore et… de l’œil qui regarde et qui est. Du temps de ma verte jeunesse on aurait dit: inversion dialectique du matériel et du symbolique… C’est comme pour le cyber-bouquin «en personne», en fait, s’il bruisse, si ses pages roulent, c’est qu’on y pense…
Le livre électronique est une solution pratique (et commerciale). Le cyber-bouquin est une expérience artistique (et gratuite). Une aventure à suivre dans les deux cas. Oh, un jour mon écran d’ordi sera grand comme le pan de mur de ma bibliothèque et les pages du cyber-bouquin rouleront en BlueRay et bruisseront en QuadraVox (futurologie de troquet, tu te gorges de nos hiers…). Il faudra alors revoirs mes vieux Millet & Tardif du tendre temps de l’ordi coffiot d’officine…
Paul Laurendeau
octobre 2008
Liens vers les oeuvres: