Étraves (Gilles Vigneault)

une lecture de Paul Laurendeau


Gilles Vigneault, Étraves, Montréal, éditions de l’Arc, Coll. L’Escarfel, c1957, 1968, 167 pages

Notre affaire commence chez un petit bouquiniste de l’intersection Sainte-Catherine et Sanguinet, à Montréal. J’y déniche une édition de 1968 du tout premier recueil de poésie de Gilles Vigneault, paru aux éditions de l’Arc (devenues aujourd’hui, les Nouvelles Éditions de l’Arc). En 1957, Vigneault, alors inconnu (sa carrière de chansonnier démarre en 1959-1960), soumet Étraves aux Éditions de l’Hexagone, qui le refuse. Pas achalé, comme on dit par chez nous, Vigneault crée alors, à vingt-neuf ans, sa propre maison d’édition, pour pouvoir y publier ses poèmes et ses textes de chanson. Le reste n’est que littérature, comme on dit… Me voici donc l’heureux propriétaire du tout premier recueil de cette inspirante aventure, à mon sens un des meilleurs sinon le meilleur recueil de poésie de Gilles Vigneault.

Pour compléter le tableau d’ambiance, voici que nous avons affaire dans les Pays d’en Haut. On dira ce qu’on voudra des Basses Laurentides, il reste que c’est vraiment pas trop loin des Hautes Laurentides. Je me retrouve donc, en un tour de main, à Val Morin, au sommet d’un magnifique petit pigeonnier forestier avec, en main, Étraves de Gilles Vigneault et… un petit couteau. Pourquoi, le couteau? Tout simplement parce que l’ouvrage n’est pas coupé. Je vais avoir l’immense honneur d’être le tout premier lecteur de ce superbe exemplaire. Certaines personnes de ma génération on certainement coupé plus de livres originaux que moi. Moi, c’est le deuxième ouvrage de conséquence que je coupe, à vie (le premier avait été une édition originale des Nourritures terrestres de Gide). Déballer de la belle poésie bruissante et flacottante ainsi, lame en main, comme on ouvre une huître fraîche, salée, incroyablement maritime, ou décachette la lettre délicate d’un vieil ami, écrite sur du beau papier fort qui s’échiffe un peu au bord et qui sent bon, bien c’est bon. Poésie concrète, avez-vous dit ? Miniature de vie. 

J’ai fait mon ciel d’un nuage
Et ma forêt d’un roseau.
J’ai fait mon plus long voyage
Sur une herbe d’un ruisseau.

D’un peu de ciment: la ville
D’une flaque d’eau: la mer.
D’un caillou, j’ai fait mon île
D’un glaçon, j’ai fait l’hiver.

Et chacun de vos silences
Est un adieu sans retour,
Un moment d’indifférence
Toute une peine d’amour.

C’est ainsi que lorsque j’ose
Offrir à votre beauté
Une rose, en cette rose
Sont tous mes jardins d’été.

(p. 86)

On dira ce qu’on voudra de Toronto, mais quand la nostalgie du pays vous y prend au corps en compagnie de votre enfant, dans un abribus sous la neige battante, c’est encore le meilleur moyen d’avoir Vigneault qui vous remonte. Ce poème de la page 86 d’Étraves, je l’ai si souvent récité à mon fils Pamphile, fourbu de ville, dans la Ville-Reine qu’il le sait par cœur lui aussi. Aussitôt arrivé en ville, j’ai sorti ma maison de ma poche et c’était un harmonica (p.18). C’est ça, la poésie joyeuse en français puni, et qui n’a pas d’âge, et qui, comme si de rien était, se transmet aux mouflets, et résiste toujours un peu, aussi, ce faisant, cependant. Quand, revenu des Hautes Laurentides sur les Basses Laurentides, j’ai montré ce poème à Pamphile, étalé ou blotti, sur la neige craquante de la page du beau tome coupé, où il le voyait pour la première fois, il a bien aimé ça. Il a bien ri et souri de le voir ainsi… écrit…

Étraves, plus vieux que moi d’un an, n’a pas pris une ride, contrairement, justement, à moi. Le lire et le relire, c’est encore et toujours se prendre à visiter l’amour comme un village où le plaisir de penser n’aura jamais vaincu celui de percevoir (p. 163). Recommandation expresse.

 

Paul Laurendeau
mai 2011


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