Oh When the saints... (Louis Amstrong)

une critique musicale de Paul Laurendeau


Quand Madame Jewel Brown contrevocalise sur OH WHEN THE SAINTS…

Née en 1937, Madame Jewel Brown est toujours parmi nous (en 2010). Conseillère en assurance à la retraite à Houston (Texas), il lui arrive encore de chanter avec le Heritage Hall Jazz Band. Elle fut vocaliste pour les All Stars de Louis Armstrong pendant sept ans (de 1961 à 1968). Elle fournissait lumineusement les ci-devant back vocals, ce que nous nommerons ici, sans rougir, les contrevoix. Écoutez-moi ça…

http://www.youtube.com/watch?v=wyLjbMBpGDA

Dans ce spectacle télévisé, notre version des All Stars est constituée de Louis Armstrong (trompette et voix), Jewel Brown (voix), Joe Darensbourg (clarinette), Trummy Young (trombone), Billy Kyle (piano), Billy Crook (contrebasse) et Danny Barcelona (batterie). On ne présente plus Oh, when the saints, ce chant funéraire néo-orléanais d’il y a deux siècles, dont Louis Armstrong fit une ritournelle de cabotinage musical foufou et de joie folâtre... one you all can sing with us. Ici, Armstrong (à la trompette) entonne le thème, avec la clarinette très nettement en contrevoix, le trombone travaillant «classiquement» avec la section rythmique. De fait, ici, plus un instrument de la section des vents est grave, plus il se rapproche de ladite section rythmique. Le trombone tient ici (presque) toujours un rôle pulsateur qui, dans les bastringues plus anciens, était assumé par le tuba. Armstrong chante ensuite la ritournelle, tandis que Madame Jewel Brown, qui n’a pas trente printemps, entre silencieusement en scène. Pour le premier couplet, come on folks, everybody sings… elle est, tout juste comme les autres musiciens, en réplique d’appui (on répond tous en choeur) sur Armstrong. Après le sing it again… de Satchmo, c’est le moment cardinal. Les musiciens restent en réplique d’appui, toujours vocale, tandis que Madame Brown entre en vocalises, appuyée rythmiquement sur le piano et la contrebasse (les vents sont silencieux). Voix, voix, voix. Coryphée, chœur, vocalises. C’est la musique pure. Écoutez moi ça…

Armstrong appelle ensuite le solo de clarinette de Joe Darensbourg. Madame Brown danse alors en silence, pendant que la clarinette, dentelée et sautillante, «parle». Satchmo appelle ensuite Trummy Young au trombone et Madame Brown reprend aussitôt ses extraordinaires vocalises et même crie quelque chose de malheureusement indistinct, comme pour annoncer la suite. C’est ensuite l’étincelant solo d’Armstrong, appuyé sur le reste de sa tranquille section des vents. La vocaliste, subitement silencieuse, nous sert un petit numéro de bouderie à la Betty Boop, haussement d’épaules, rotation du dos, flexion des genoux et roulement des orbites, quand le bon Pops entre en solo. Armstrong passe ensuite à la présentation énumérative des musiciens. Madame Brown s’éloigne alors du micro principal (qui est dissimilé derrière un petit globe terrestre) et vocalise, sur un mode atténué, derrière le monologue de Satchmo. Quand Armstrong entonne vocalement le refrain conclusif, let’s take them Saints oh down, one more time… c’est de nouveau l’explosion du superbe scat des vocalises contrevocales de Madame Brown, faisant écrin à la voix rocailleuse inimitable du grand Satch (avec un autre petit sursaut bettyboopesque, théâtralisé en compagnie d’Armstrong cette fois-ci). La caméra boude bien un peu Madame Brown, tout au long de cette jolie aventure, mais notre oreille ne peut s’y tromper. Quand elle s’allie vocalement à Armstrong, c’est tout simplement grand. Quand les notes finales de cette rengaine rebattue, mais singulièrement rafraîchie ici, s’abattent, elles sont vocales et sublimes.

Tout cette configuration d’alternances parait parfaitement improvisée, alors qu’en fait, comme bien souvent dans le Jazz de type Dixie, une systématicité simple et presque frustre se dégage assez aisément. La section mélodique est formée, en tout équilibre, d’un instrument (le trombone) et d’une voix (celle d’Armstrong) conceptualisés dans les graves, et d’un instrument (la clarinette) et d’une voix (celle de Madame Brown) conceptualisés dans les aiguës. Deux règles simples s’appliquent alors, imparables. L’aigu travaille en contrevoix sur le grave et deux instruments aigus ne jouent jamais ensembles comme contrevoix sur les solos. Madame Brown, qui est vouée ici à la contrevoix, applique ces deux règles sans faille. Elle ne vocalise que contre la voix d’Armstrong et contre le trombone de Young. Et, de fait, si elle demeure silencieuse lors du solo de clarinette c’est que, en conformité avec les règles dégagées, il n’y aurait alors plus contrevoix mais une sorte de compétition entre la voix et l’instrument dans les aiguës.

L’instrument disposant du traitement de faveur ici, c’est la trompette d’Armstrong. À la fois central et de tonalité intermédiaire, le clairon du grand ange bénéficie de la contrevoix de la clarinette comme s’il était dans les graves et de la contrevoix du trombone comme s’il était dans les aiguës. Il impose aussi le silence à Madame Brown (qui, paradoxe, ne peut pas chanter et ne pas chanter en même temps, face à la dualité médiane de la conceptualisation tonale de la trompette d’Armstrong). Cette ambivalence tonale de la trompette rencontre les particularités habituelles de la fameuse triade mélodique de Dixie clarinette/trompette/trombone autant que l’idiosyncrasie cyclopéenne d’Armstrong. La trompette de Satch est partout, en fait, et Madame Brown fait sa railleuse «boudeuse» mais demeure effectivement silencieuse pendant le solo instrumental du monstre, laissant la ci-devant triade mélodique de la section des vents de Dixie assumer le déploiement de son jeu séculaire. La voix vocalisante de Jewel Brown n’aura plus ensuite qu’à s’imposer de nouveau, souveraine, en se lovant autour de la voix chantante d’Armstrong, pour faire atterrir en beauté ce moment extraordinaire. Bonhomie, décontraction, fausse nonchalance. Tout est souple mais tout est placé. Le Jazz a parlé.

 

Paul Laurendeau
juin 2010


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