par Paul Laurendeau
Qu’elle soit culinaire (le pain, le vin, les nouilles), technique (machine
à coudre, bicyclette) ou musicale, une invention n’apparaît jamais d’un
seul coup. Elle s'avère plutôt un lent cumul combiné d’inventions
antérieures avançant graduellement vers des inventions subséquentes. Au
sein de ces accumulations quantitatives, un bond qualitatif prend
subitement place, stimulant une reconfiguration plus cruciale que les
autres, et ce qui apparaît empiriquement comme une nouvelle invention
jaillit devant nous, comme de nulle part. L’exemple de l’invention de la
batterie (drum set) ici est particulièrement représentatif du
phénomène.
Nous sommes aux environs de 1885 à la Nouvelle-Orléans. La musique de
fanfare est omniprésente. La percussion de ces vastes ensembles musicaux
mobiles que sont les flamboyantes harmonies néo-orléanaise est
principalement assurée alors par deux instrumentistes. Le joueur de
grosse caisse, qui porte son tambour, lié par une sorte de jeu de
bretelles, sur le ventre et le frappe des deux côtés avec des maillets
coussinés, et le joueur de caisse claire, qu’on appelle plus communément
le tambour, qui porte la caisse claire autour du cou et l’alimente de
roulements de baguettes, au rythme du pas. Ce dernier instrument est
l’héritier direct des tambours de charge qui, avec la flûte, scandaient la
marche sur les champs de bataille des révolutionnaires américains.
La fanfare ici s’est graduellement séparée de sa fonction strictement
militaire d’origine et contribue à assurer le fond musical scandant toutes
sortes de parades récréatives ou funéraires. Souvent la fanfare termine sa
portion de la parade (où les musiciens, inévitablement, doivent
s’organiser pour jouer en marchant) en se regroupant sous un pavillon dans
un parc et assurant alors l’accompagnement musical des danses et des
pique-niques en plein air succédant à ladite parade. Se séparant de sa
fonction (et de son style musical) de marche, la fanfare deviendra donc
graduellement une bastringue fixe assurant la musique d’accompagnement
d’un événement localisé ou même, plus simplement, jouant un concert, en
plein air ou en salle.
Toutes sortes de légendes apparaissent alors autour du sort de la section
des tambours. Une de ces légendes veut qu’un beau matin, le joueur de
caisse claire d’une de ces bastringues ne se présente pas pour le concert.
Le joueur de grosse caisse s’organise donc avec un bout de ficelle,
raccorde son maillet de grosse caisse à cette dernière en une sorte de
grossière pédale, pose la grosse caisse sur le sol devant lui (inutile de
dire qu’il ne marche plus, qu’il est assis), se place la caisse claire
autour du cou ou entre les jambes et décide de jouer les deux tambours
seul. Une nouveauté, promise à un grand retentissement, vient alors de
jaillir en toutes simplicité et presque inconsciemment des contraintes
pratiques les plus ordinaires: impliquer les pieds de l’instrumentiste
dans la percussion et, conséquemment, l’engager dans un exercice nouveau
et spectaculaire de cumul des tâches. Tous les musicologues s’accordent
pour dire que l’invention anonyme de la pédale de grosse caisse marque la
mise en place de la batterie moderne. Vers 1895, les affiches et
programmes des fanfares et bastringues de la Nouvelle-Orléans
n’enregistrent plus qu’un seul joueur de tambour, un batteur en fait, mais
cela passe relativement inaperçu, comme un phénomène isolé, à cause de
l’attention suscitée par l’apparition d’un nouveau ton dans le traitement
de la musique de danse, le playing hot (où les cuivres sont joués
dans une sorte de style syncopé, comme s’ils brûlaient les doigts des
instrumentistes), ou jazz… La batterie moderne sera vite associée au
nouveau type de showmanship fringuant que les musiciens de jazz
mettent en place au tournant des deux siècles.
Quand on cherche à citer des noms pour tenter de personnaliser le
phénomène d’invention de la pédale de grosse caisse, on mentionne des gens
comme Papa Jack Laine (1873-1966), batteur et chef d’orchestre du Reliance
Brass Band, une fanfare ayant pignon sur rue à la Nouvelle-Orléans dans
les années 1890 et un certain Edward Dee Dee Chandler, batteur et
proto-percusionniste dans l’orchestre de John Robichaux (1886-1939). John
Robichaux lui-même est un candidat inventeur parfaitement valable aussi.
Il joua la grosse caisse à la Nouvelle-Orléans pour le Excelsior Brass
Band entre 1892 et 1903. En fait, on comprendra que, comme toutes les
inventions vernaculaire, la pédale de grosse caisse (et conséquemment
toute la configuration de la batterie moderne) est indubitablement apparue
en divers points chaque fois que le besoin s’en fit sentir socialement et
artistiquement, à son lieu et en son heure. L’invention du trépied
ajustable pour la caisse claire (qui se retrouve désormais plus souvent
qu’à son tour entre les jambes du percussionniste assis) est imputée pour
sa part à un certain Ulysse Leedy et daterait de 1898.
Vers 1920, apparaîtra le hi hat, ce duo de cymbales embrassées
monté sur un trépied et actionné, lui aussi, par une pédale, et qu’on
appelle en français le charleston parce qu’il utilisait initialement des
cymbales de type charleston. La forme moderne de la batterie se finalisera
grosso modo par cette projection sur les cymbales de la formule déjà
institutionnalisée de la percussion par le pied. De fait l’apparition du
charleston est un ajout strictement de sophistication, un apport
exclusivement quantitatif, en quelque sorte, le bond crucial ayant été
assuré il y a plus d’un siècle par la mise en place de la pédale de grosse
caisse dans ce type de contexte de mutation artistique et sociale complexe
qui préside à l’émergence de toute (les étapes d’une) invention.
Paul Laurendeau
avril 2009