De notre temps: stance à singer* Chaussier

un poème de Paul Laurendeau


J'invoque l'âpreté des circonstances
Qui me portent sans heurt à finasser
En me ruant tout roide en cette stance
Cul par dessus bobine, à la Chaussier
Que cocasse je mise de singer.
A finasser, que dire, à m'alanguir,
À braire, hululer, coasser, et glapir.

C'est que voilà un monde en décadence
Dont l'ordre inique est à se fissurer.
Ceux qui s'affligent et ceux qui s'en balancent
Vont en découdre, vont en concasser.
Dans l'empoigne de classe enchevêtrée
Ensemble au caniveau de cet empire
Les gueux contre les grands, les vrais contre les sbires.

Mais je finasse, obtus, sans élégance.
Contrefaire des vers, singer Chaussier
Quand la rude rue à l'assaut s'élance
C'est chercher à franchir en échassier
Le cloaque social émulsionné.
Or je chie dense et trouble, sans défaillir
Sur quiconque y trouverait parole à redire.

C'est que par tous les trous, le cri se lance
Ce mur d'argent, il faut le fracturer
On le dit, on le scande. Révolte, transe
Alors on ne va pas me chipoter
Si je me pique de le versifier
Il s'agit de cracher et de vomir
De constater le coup de poing, et de le dire

Tout est bonne musique à cette danse
Pour le coup je ne vais pas me gêner
Entretenir quelque flasque défense
Pérenniser pusillanimités.
Il s'agit de portraire et d'éructer
Le Phénix a cramé, il doit vagir
Les hôtels vont bientôt fermer. Il faut partir.

Il s'agit de clamer des évidences.
Il s'agit de portraire à la Chaussier
Leur rompre le versoir. Leur casser l'ance
À ces baratineurs, ces épiciers
À ces Accappareur & Associés
Le chapon égorgé, il faut le cuire.
Le plongeoir est déjà plié. Il faut bondir.

Voici donc le marchand. Viens là, avance.
Accuse l'univers de tes ratés.
Il cherche à nous fourguer ses denrées rances
Il aspire à nous faire spéculer
Sur l'ambiguë éventualité
De son aptitude à tanner le cuir
Du sort boursicotier, du Moloch, du Délire.

Voici le gouvernant. Il tire et lance
Des câbles d'amarrage. Il veut lier
Les plateaux d'or de milliers de balances
En un joli mobile équilibré,
Une harmonie sociale, tempérée.
Un contrat lacéré, pour amortir
La tempête, gonflée de tellement venir.

Voici le militant, la militante
Qui s'amplifie, qui sue, qui est monté(e)
Face à l'indifférent, l'indifférente
Qu'il faudra désormais conscientiser
Sur fond lacrymogène et policier
La conscience nouvelle va surgir.
Qui sait, peut-être sans conflit, sans coup férir.

De Notre Temps je romps le lourd silence.
Pour dire que c'est fait, c'est arrivé.
Et pour annoncer l'ère des violences
Contrefaire des vers, singer Chaussier
Me semble le moins laid des procédés
Car s'il faut s'empoigner et s'estourbir
Autant avoir le chic du Mot, du Dit, du Dire...

 

Paul Laurendeau
août 2007


* Geoffrey Chaucer (1343-1400), dont le nom est la déformation anglaise du français Chaussier (littéralement "fabriquant et vendeur de chaussettes"), est philosophe, diplomate et poète. Auteur des célèbres Canterbury Tales (Contes de Cantorbéry), il est souvent considéré comme le père de la poésie anglaise et a joué un rôle important dans la formation de la littérature de ce pays (Wikipédia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Chaucer). Le rythme des stances du présent texte et son ton social sont dans le style de Chaussier/Chaucer.

 
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