par Pierre Rivet
Rivet: Colette Larose, vous êtes travailleuse sociale dans une école secondaire de Montréal. Vous avez publié deux recueils de nouvelles aux éditions Vents d’Ouest (Es-tu là? en 1998 et J’ai volé avec le Baron rouge en 2003) qui ont d’ailleurs fait l'objet d’un compte rendu dans écouter lire penser. Plus récemment, vous avez fait paraître un autre recueil (Effets secondaires en 2005) aux éditions Périclès. Pourriez-vous nous parler un peu du parcours qui vous a amenée à votre carrière (je dirais presque votre sacerdoce) de travailleuse sociale et à votre activité littéraire?
Larose: D’où je viens? De la terre. Celle de mon père, odorante et généreuse. D’une famille d’agriculteurs de l’Outaouais francophone. Des êtres pleins de bonté pour leurs semblables. Imbibée de religion, j’étais encore à l’école primaire lorsque j’ai décidé qu’un jour je me ferais religieuse et que j’irais jusqu’en Afrique pour aimer. À l'école secondaire, un sage m’a dit qu’il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin, il y avait ici suffisamment de monde en mal d’amour. Les institutions ont sauté. Je me suis mise à douter de l’existence même de Dieu. Une crise terrible. Il faut comprendre que je m’étais mise à l’écriture tôt dans mon adolescence: mon journal personnel, que j’appelais mes mémoires. Je devais anticiper ce temps où de grands pans de ma vie s’effaceraient pour laisser la place au moment présent, celui d’aujourd’hui. Et mon journal personnel ressemblait à ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une longue, une très très longue prière, puisque j’écrivais à Dieu lui-même. Je lui parlais comme on parle à un père ami, je lui parlais de la souffrance des autres, du besoin que j’avais de son assistance. Non pas pour comprendre, les questions sont venues plus tard, mais pour m’appuyer dans mon désir de soulager, de porter avec l’autre le poids de ses détresses. Mais il n’y avait pas que le souci des autres dans mes écrits à Dieu, il y avait aussi ce bonheur, juste pour moi, d’écrire et d’utiliser les mots, de nouveaux mots qui sonnaient beaux, des mots que je découvrais au fil de mes lectures (Bernanos, Cesbron, Dostoïevski), que je notais dans un cahier après en avoir cherché le sens, que je fréquentais. Ce cahier de mots, c’était mon coffre aux trésors. À 19 ans j’ai quitté mon village, ma famille, mes amis et mon sage. À 19 ans je suis arrivée à Montréal, au cégep, et dans la révolution tranquille. Un tremblement de terre! La mienne, pas celle de mon père. Je venais de sauter du nid et j’atterrissais dans le monde. Libre, libre d’être moi, dans cette relation d’amour à un lieu, Montréal. Amoureuse de ce lieu, je le suis toujours. Du cégep, je suis sortie éducatrice spécialisée, avec un premier emploi dans les Centres jeunesse de Montréal. Je me suis mariée avec un gars de par chez nous, on a fait deux enfants et on s’est dépêchés de se séparer avant que la peur ne devienne plus forte que le bon sens. J’ai travaillé donc, auprès des enfants et ensuite auprès des adultes atteints d’une déficience intellectuelle. Pendant plusieurs années.
Rivet: Tout en continuant à écrire pour vous-même?
Larose: Bien sûr, je continuais d’écrire. Mon journal toujours. Mais quelque chose dormait qui commençait à se réveiller. À me déranger. Le désir d’écrire. Pour vrai. Autre chose que la quotidienneté. Pour d’autres motifs que de ne pas me perdre et rendre tolérable l’intolérable. Et comme Dieu n’avait pu répondre à des questions fondamentales, il avait été viré. Les questions cherchaient une réponse de sens. Et si la souffrance ne trouve pas son sens, le seul sens logique sera d’y mettre fin, en même temps qu’à ce qui la contient. À trente-trois ans, je suis allée faire un bac en service social. La suite a bouleversé ma vie. Je me suis retrouvée là où j’avais le plus envie d’être, c’est-à-dire avec ceux et celles qu’on avait diagnostiqué malade mental et plus précisément schizophrène. Entrer dans le monde de la folie comporte des risques pour sa propre santé mentale. L’écriture est devenue indispensable à mon équilibre et à ma recherche de sens. Ce fut une période intense d’écriture. Et toujours ce désir d’écrire. Pour vrai. Pour aller plus loin que le périmètre de mon cahier. Pour dire, apprivoiser d’autres réalités et faire aimer ceux qui les vivent. Je me suis inscrite à un atelier d’écriture à la Fédération québécoise du loisir littéraire, un atelier sur la nouvelle avec Maryse Choinière. Rencontre déterminante. J’ai écrit sur mes fous et leur humanité. Maryse m’a supportée et conseillée. Et de ce travail, qui a duré deux ans, est né un recueil de nouvelles publié en 1998 (Es-tu là?). Dans les années qui ont suivi, je me suis intéressée à la cause des revendicateurs de refuge, j’ai appris l’espagnol et j’ai voyagé en Amérique latine (Chili, Mexique, Pérou, Nicaragua, Guatemala, Bolivie et Uruguay). En 2003, je gagnais un deuxième prix au concours des Prix littéraires Radio-Canada, pour un récit de voyage. Il y a sept ans, je quittais la psychiatrie et les réfugiés pour entrer à l’école secondaire Père-Marquette. Le travail auprès des jeunes poussait sur l’écriture. L’écriture de leur voix à eux. Effets secondaires est sorti en avril 2005. Il a été écrit pour être lu et entendu. Et la voix s’est incarnée dans celle des comédiens Alexandre Ferron et Catherine Renaud, et dans la conception d’un spectacle intervention appelé Zone de turbulence. Et puis, avec discrétion, Dieu s’est manifesté à nouveau, mais sous un autre nom. Il se contente de s’appeler la Vie. Envers et contre toute logique, et malgré les horreurs que je continue d’entendre chaque jour, je choisis à chaque instant de lui faire confiance.
Rivet: Et votre rapport à l’écriture, est-il antérieur à votre implication sociale ou en a-t-il été la conséquence?
Larose: Avec ce qui précède, vous aurez compris que l’écriture fait autant partie de moi que le vert de mes yeux et ma manière de marcher vite.
Rivet: Vous avez déjà très bien expliqué votre désir d’écrire et de dire d’autres réalités, ainsi que de faire aimer ceux qui les vivent. Est-ce qu’il y a dans votre démarche une volonté de conscientiser votre lecteur, de le sensibiliser aux réalités que vivent vos personnages?
Larose: Oui, pour le premier et le troisième recueil. Dans Es-tu là?, j’expose la folie et je donne un visage à ceux qui la vivent. Dans Effets secondaires, je prête ma voix et ma plume aux jeunes de familles dysfonctionnelles espérant qu’après on ne les verra plus de la même façon. Non pour le deuxième recueil. J’ai volé avec le Baron Rouge explore les relations entre les êtres sans chercher quoi que ce soit d'autre.
Rivet: Envisagez-vous d’écrire des fictions qui seraient très éloignées de votre vécu professionnel, ou alors plus près de votre intériorité personnelle?
Larose: Bien des projets d’écriture trottent dans ma tête: un récit de voyage qui n’a rien à voir avec la fiction, et pas plus avec ma réalité professionnelle; une pièce de théâtre qui a tout à voir avec la fiction; un récit de vie, juste pour moi; un portrait (qui mêle l’écriture à l’image) d’une personnalité publique de Montréal.
Rivet: Colette abordons maintenant l’aspect «cuisine» (techniques, influences, etc.) de votre écriture. Vous avez parlé, à un moment donné, de Bernanos, Cesbron, et de Dostoïevski. Est-ce qu’il y a des auteurs qui vous ont influencé plus particulièrement dans votre écriture?
Larose: Ils y a des auteurs dont l’écriture m’a bouleversée et parfois même renversée, pour des raisons différentes. Quelques exemples : Réjean Ducharme (L’hiver de force), Gabrielle Roy (Ces enfants de ma vie et La montagne secrète), Louis Gauthier (Les aventures de Sivis Pacem et Para Bellum), Romain Gary (L’angoisse du roi Salomon et La vie devant soi), Gaétan Soucy (La petite fille qui aimait trop les allumettes), Monique Proulx (Sans cœur et sans reproche), Richard Bach (Illusions ou Les aventures d’un Messie récalcitrant), Christian Bobin (Le Très-Bas), Henri Gougaud (Les sept plumes de l’aigle). Et tant d’autres qui m’ont touchée et ont laissé leurs traces dans mon être sans pour autant revenir à ma mémoire au moment où j’écris ces lignes. J’imagine que dans ma manière d’écrire ce que j’ai envie d’écrire, il y a un peu d’eux tous.
Rivet: Comment se fait l’écriture d’une nouvelle? Avez-vous au départ toute l’histoire dans votre tête, ou cette histoire se précise-t-elle au fil de l’écriture?
Larose: J’ai d’abord le cœur de l’histoire dans la tête. Elle prend souvent la forme d’une image, d’une métaphore. Cette image va m’habiter un temps variable, souvent assez long. C’est un processus que je ne bouscule pas. Puis vient le temps de la première écriture. C’est la partie la plus difficile de l’écriture pour moi. Quand enfin l’histoire est là, commence le jouissif travail de réécriture.
Rivet: De quelle manière votre vie s’articule-t-elle autour de l’écriture? Écrivez-vous le matin avant le travail, le soir, ou devez-vous vous détacher complètement de votre vie professionnelle (et personnelle peut-être) pour pouvoir écrire?
Larose: Mes trois livres ont été écrits pendant que je travaillais quatre jours par semaine. Le cinquième jour, c’était celui, formel, de l’écriture. Le travail d’écriture se poursuivait tout au long de la semaine et de la fin de semaine. Le matin en déjeunant. Le midi en dînant. Le soir en soupant. Dans la soirée. Dans les transports en commun. Au café… D’ailleurs j’ai écrit Es-tu là? au café Le Pèlerin et J’ai volé avec le Baron Rouge au café Les Gâteries. Maintenant que je vis seule, j’écris chez moi. Pour mon projet d’écriture actuel, un récit de voyage, je me suis arrêtée cinq mois, dont neuf semaines pour un troisième voyage au Pérou et six semaines pour écrire, retirée dans la belle campagne des Cantons-de-l’Est. Une expérience extraordinaire!
Rivet: Certaines personnes ont des «rituels» qui les aident à écrire. Est-ce votre cas?
Larose: Rituels d’écriture? Prise de notes d’abord, lorsqu’une image me saisit. Élaboration à partir de cette image. Puis première écriture, toujours manuscrite. Tout de suite après, le texte est entré à l’ordinateur. Je ne travaille pas le texte à l’ordinateur. Je l’imprime et je m’installe à ma table de travail pour le lire, le relire, le travailler, avec dictionnaires et grammaires. Et quand je n’arrive plus à me relire, je reviens à l’ordinateur, j’entre les modifications, j’imprime… et je recommence.
Rivet: Quelles sont vos relations avec les maisons d’éditions? Vous ont-elles aidée, soutenue dans votre écriture? Et pourquoi avoir changé d’éditeur pour votre dernier recueil?
Larose: Je suis très reconnaissante à la maison d’édition Vents d’Ouest de Hull pour avoir publié mes deux premiers livres. J’ai un grand respect pour l’éditrice actuelle, Madame Colette Michaud. Pour Es-tu là?, j’ai eu du plaisir à travailler avec le directeur de collection, Daniel Castillo, lui-même auteur. Nous en sommes venus à une entente après quelques mois de travail ensemble. Pour J’ai volé avec le Baron Rouge, j’ai dû faire avec une directrice de collection (que je ne nommerai pas) qui, pendant deux ans, a tout fait pour me mettre des bâtons dans les roues. De quoi vous rendre fou! Cette personne a quitté Vents d’Ouest peu après la publication de mon recueil. J’entretiens une bonne relation avec cette maison d’édition, Alors pourquoi avoir changé de maison d’édition pour le troisième recueil? Vents d’Ouest a accepté de publier Effets secondaires. Même que Madame Michaud a elle-même téléphoné chez moi pour m’annoncer la nouvelle. J’ai dû décliner l’offre, ayant déjà signé un contrat avec Périclès. Travailler avec mon nouvel éditeur, Monsieur Claude Poirier, homme passionné et engagé, est une expérience fort stimulante.
Rivet: Avez-vous déjà commencé un nouveau projet d’écriture ou pensez-vous à une nouvelle publication pour bientôt?
Larose: Une nouvelle publication pour bientôt? Non, pas vraiment. Encore beaucoup de travail à faire sur mon projet d’écriture actuel, un récit de voyage à Cusco, au Pérou. Une ville qui me bouleverse profondément.
Rivet: En terminant madame Larose, souhaitez-vous ajoutez quelque chose pour le bénéfice des lecteurs d’écouter lire penser?
Larose: Pour clore cet entretien, j’aimerais dire que de la synthèse de mes deux carrières est née une pratique privée, entre coaching d’écriture et thérapie par l’écriture. Je souhaite ainsi soutenir ceux et celles qui écrivent déjà et encourager les autres, qui n’écrivent pas encore mais en meurent d’envie.
Rivet: Madame Larose, au nom de toute l'équipe d'écouter lire penser, je vous remercie.
Pierre Rivet
juin 2006