une lecture de Pierre Rivet
Colette Larose est travailleuse sociale. Elle travaillait dans un CLSC à l’époque où ce recueil de nouvelles a été publié. Elle pratique maintenant le même métier – je dirais plutôt un sacerdoce – dans une polyvalente. Presque toutes ses nouvelles ont un point commun: elles parlent de personnages vivant dans un univers aux prises avec la folie. Des marginaux, des laissés pour compte et, pire encore pour notre société, des improductifs.
Est-il besoin de vous dire que ce livre, ayant comme toile de fond la folie et provenant de la plume d’une travailleuse sociale, n’a jamais figuré sur la liste des best-sellers, ni reçu le label «coup de cœur» de Renaud-Bray. C’est ma femme qui est arrivée un jour avec ce livre, car elle travaille dans le même CLSC que madame Larose. Elle l’a lu, l’a apprécié, et le livre s’est retrouvé à accumuler la poussière sur une tablette de la bibliothèque à la maison.
À cause d’une lecture publique faite par des comédiens de textes plus récents de Colette Larose, lecture à laquelle ma femme et moi avions l’intention d’assister, j’ai décidé de lire son premier livre pour me faire une idée du style et du talent de l’auteur.
Je ne m’attendais à rien et, même, j’appréhendais le pire, c'est-à-dire un genre de docu-fiction, lourd et déprimant, sur les problèmes qu’occasionne la maladie mentale dans notre société, écrit par une personne confondant la littérature avec une description clinique de cas. Or c’est un auteur, un écrivain, que j’ai rencontré dans les pages que je lisais. Un auteur qui, de toute évidence, aime ses personnages, les comprend, ne les juge jamais. Un auteur plein d’empathie pour eux et dont le seul souci est, non pas de nous faire la leçon sur eux et leur expérience, mais simplement de nous les faire découvrir et…aimer.
Un auteur et un écrivain car, en plus d’aimer ses personnages, Colette Larose aime les mots ; et elle ne les aime pas seulement comme véhicule de son message, mais aussi pour leur intensité poétique et dramatique. Chaque nouvelle est construite selon les règles de l’art : en quelques mots, à peine plus d’une phrase, le cadre du récit est posé, puis les briques se superposent rapidement pour amener vers un dénouement, souvent surprenant, jamais artificiel.
Certes, les nouvelles n’ont pas toutes le même intérêt (cela dépend souvent de l’œil du lecteur), et le style aurait parfois avantage à être peaufiné mais, dans l’ensemble, la qualité est excellente. Si toutefois j’avais à choisir une nouvelle préférée, mon choix s’arrêterait sur Enlève juste le haut car j’ai l’impression que c’est dans celle-ci que la sensibilité et la…féminité de Colette Larose sont les plus révélées.
Cinq ans après la publication de Es-tu là ?, toujours aux éditions Vents d’Ouest, Colette Larose publie un autre recueil de nouvelles intitulé J’ai volé avec le Baron Rouge. Cette fois, le thème n’est plus la folie, mais pourrait bien être le lien entre les gens. Amour, amitié, paternité, maternité, désir, chaque nouvelle met en scène la relation de deux personnages sous l’une ou l’autre de ces figures de la fusion entre deux êtres. On retrouve souvent des personnages qui réapparaissent d’une nouvelle à l’autre, d’un recueil à l’autre, ainsi que des thèmes récurrents (par exemple l’avion, le désir de voler) qui dessine un univers propre à madame Larose.
Le plaisir d’écrire et de créer est encore plus évident dans ce deuxième recueil (ou alors c’était mon plaisir de lecture qui était moins sur le mode de l’appréhension), où chaque histoire est un petit bijou en soi. Là encore, la nouvelle que j’ai le plus aimée – J’ai été vieille – est celle, il me semble, où l’auteur démontre le plus sa sensibilité et sa sensualité sur le thème du désir, thème rarement abordé chez les gens de plus de quarante ans.
J’espère que la carrière de travailleuse sociale de Colette Larose lui laissera un peu de temps pour la littérature, car je suis convaincu qu’elle a encore de belles pages devant elle.
Pierre Rivet
février 2006