une lecture de Pierre Rivet
Pour ceux qui ne le connaissent pas, Antonio Tabucchi, né à Pise en Italie en 1943, est le parfait représentant de la «nouvelle littérature italienne». Il est surtout connu pour son roman Nocturne indien dont Alain Corneau tira un très beau film en 1989. Malgré ses origines italiennes, Antonio Tabucchi est un spécialiste de la culture portugaise. Traducteur de Fernando Pessoa, la langue et la littérature portugaise font partie intégrante de son univers.
Écrit en 1994, son roman Pereira prétend évoque le Portugal de 1938 avec, comme toile de fond, la période du salazarisme portugais et, en filigrane, le fascisme italien et la guerre civile espagnole. Le héros de ce récit, Pereira, responsable de la page culturelle du Lisboa, préfère s’en tenir à des considérations esthétiques et trouver refuge dans son passé pour éviter de regarder la réalité en face. Plusieurs rencontres vont néanmoins venir bouleverser sont petit univers étriqué.
Mais si l’action se situe dans un passé peu glorieux de l’histoire européenne, les thèmes et les personnages sont intemporels. Que ce soit sur le statut de l’engagement en littérature, sur les relations entre esthétique et éthique, sur ce que sont le courage et la lâcheté, Pereira prétend apporte des interrogations qui sont loin d’être désuètes.
Les événements de ce roman sont narrés à la manière un peu distanciée d’un procès-verbal. Antonio Tabucchi évoque, en postface, la visite que lui fit Pereira en 1992 et l’histoire est donc le récit que lui en fit Pereira lui-même. Cependant, l’emploi répétitif du terme « prétend », ou autres formules similaires, apporte comme une distance, un doute, ou du moins un désir d’objectivation dans le récit des événements que fait le narrateur. Voici comment débute ce roman : « Pereira prétend avoir fait sa connaissance par un jour d’été. Une magnifique journée d’été, ensoleillée, venteuse, et Lisbonne qui étincelait. Il semble que Pereira se trouvait alors à la rédaction… » (C’est nous qui soulignons.)
La ville de Lisbonne, où erre le fantôme de Fernando Pessoa, n’est pas que le lieu de l’action, mais un personnage important de ce roman. Ce qui ne peut que nous rappeler un autre livre de Tabucchi, Requiem, où Lisbonne et Pessoa sont à la fois le moteur de l’action et sa toile de fond. Ce livre fut très bien rendu au cinéma grâce au talent du réalisateur suisse Alain Tanner.
Fait amusant, ce roman d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend, a rapporté en 2004 un prix qui est au diapason de l’esprit de ce site web, le prix du Livre oublié. Le prix du Livre oublié a été créé en 2002 par la librairie LiRaBuR de Bures-sur-Yvette en France. Cette librairie souhaite convier ses clients à s’affranchir d’une actualité galopant trop vite à son goût et à faire partager son enthousiasme pour des « bons » livres même s’ils ne sont pas récents. Le jury est composé de clients-lecteurs de la librairie. À ce titre, Pereira prétend pouvait tout à fait prétendre remporter la palme.
Pierre Rivet
octobre 2005