une lecture de Pierre Rivet
C’est la
figure angélique qui orne la page de garde du journal de Marie Uguay
qui m’a incité à le lire. Qui est Marie Uguay? Marie Lalonde, de son
vrai nom, est née à Montréal le 22 avril 1955, soit une année – presque
jour pour jour – avant moi. Intéressée très tôt par l’écriture, la
petite Marie prend comme nom de plume le patronyme de son grand-père
maternel d’origine marseillaise: Uguay. De cette plume elle trace des
poèmes. Mais voilà qu'en 1977 des douleurs chroniques à une jambe lui
révèlent la présence d’un cancer des os. Pour endiguer la propagation
du mal, on l’ampute de la jambe droite. Et c’est pas cette amputation
que débute le journal de Marie Uguay dont voici un extrait :
«15 novembre 1977. Première neige ce matin sur mon corps mutilé, parcelles silencieuses de la mort. Je suis couchée sous des bancs de glaces ce matin. La neige m’est d’une tristesse infinie et sereine. Plus rien n’existe que cette neige implacable et divine, elle empiète sur mon âme, mes yeux se ferment sur elle, ne s’ouvriront plus, resteront ainsi fixés sur cette pâleur atone, musicale : la neige. Moi j’irai rejoindre la terre gercée de tes regards.»
Dans ce journal, elle consigne ses réflexions sur l’écriture, la poésie et, bien sûr, la vie, la maladie, la mort. On y suit un amour impossible pour son médecin. Alors on rêve avec elle, on est angoissé avec elle, on espère, on rage, on désespère aussi. Tant dans son journal intime que dans ses poèmes, l’écriture de Marie Uguay est d’une finesse, d’une lucidité, d’une maturité et d’une richesse de vocabulaire plutôt inouïe pour quelqu’un qui entame à peine la vingtaine. On a peine à croire que les pages que nous lisons ont été écrites au jour le jour, lancées sur le papier dans l’urgence du moment, tant nous avons l’impression de lire des mots soigneusement ciselés, longuement réfléchis et travaillés.
Si vous n’avez pas déjà deviné la fin, je vous la révèle sans problème car, après tout, il ne s’agit pas d’un roman: après de multiples traitements et combats contre des métastases aux poumons, Marie Uguay s’éteint dans un hôpital de Montréal à l’âge de vingt-six ans. Elle, qui était faite pour écrire et pour aimer, se consuma comme un feu follet. Elle laisse derrière elle plusieurs poèmes, son nom à la Maison de la culture de l’arrondissement Ville-Émard et, bien entendu, ce journal qui se termine ainsi :
«Septembre 1981. Tant que l’on peut écrire sur son angoisse, c’est qu’elle est encore familière, du moins qu’elle ne transforme pas encore entièrement le monde, mais nous le rend seulement malaisé et terrifiant. La maladie me fait atteindre des niveaux d’angoisse tels que le monde me devient complètement étranger et hors des limites même de la terreur, c’est-à-dire dans l’insignifiance totale. Aucun mot n’a d’emprise sur la réalité, cette réalité qui me rejette. Je ne puis plus écrire, j’en suis doublement malheureuse, doublement angoissée, encore et plus seule.»
Il a fallu attendre plus de vingt ans après son décès pour que paraisse le Journal de Marie Uguay. À cette occasion, louons le travail de présentation, d’élagage et d’annotation de son conjoint de l’époque, Stéfan Kovacs, sans lequel cette édition n’aurait pu voir le jour, du moins pas sous cette forme qui unit qualité et authenticité.
Lors du tournage du film de Jean-claude Labrecque sur Marie Uguay, celle-ci confiait à Jean Royer dans le cadre d’un entretien: «Je vois la mort un peu comme une roche qu’on jette dans l’eau. Ça fait des ronds et le lac devient calme. Il n’y a plus rien à raconter. La roche, c’est moi qui me suis enfoncée dans l’existence. J’ai fait quelques ronds. Des individus autour de moi m’auront connue, auront pleuré. Puis tout redevient calme, tout va s’effacer.» Elle meurt vingt-sept jours plus tard. Pour ma part, vingt-sept ans plus tard, je suis toujours amoureux de Marie Uguay…
En terminant, je vous invite à lire ses Poèmes qui sont également publiés chez Boréal (2005). Et si vous souhaitez en savoir davantage sur Marie Uguay, vous trouverez une biographie sur le site de l’arrondissement Ville-Émard et des informations complémentaires sur la fiche que lui consacre l’Union des écrivains québécois.
Pierre Rivet
août 2006