un poème de Pierre Rivet
Vous savez, je n'ai jamais vu l'océan.
Mais j'ai vu le fleuve si large que l'autre côté n'existe pas. Qu'il
s'imagine déjà mer et sent le lointain.
J'ai vu des lacs par milliers, comme autant de larmes qui pleurent des
forêts sans fins où se perdent.
J'ai vu des espaces immenses et déserts habités par la neige et la froideur.
J'ai vu le vent sabrer de mornes prairies de ses larmes de glace.
J'ai vu des routes butées abruptement sur des murs verts.
J'ai vu des villes électriques baignées de néons. Des villes figées dans
le verglas ou bouillonnantes de violence.
J'ai vu des villages fantômes où n'errent plus que les spectres d'un passé
révolu.
J'ai vu des couleurs éclatées dans les arbres, des arbres flambés par
millions, des champs où mûrit le maïs, d'autres où poussent des aéroports
qui seront ensuite désertés.
J'ai vu.
J'ai vu... il y a longtemps...
J'ai vu un petit groupe de gens venus d'un ancien monde, abandonnés dans
un espace sauvage et inconnu. Un petit groupe de gens devenu peuple sans
trop le savoir, sans même trop le vouloir.
J'ai vu ce petit peuple prêt à mourir pour un morceau de terre gelé, accroché
à sa langue comme à une bouée et à sa croix comme à une arme dérisoire.
J'ai vu des femmes enfantées jusqu'à l'épuisement et la mort.
J'ai vu des enfants mourir, d'autres rire.
J'ai vu des hommes et des femmes arrivés de partout, fuyant la misère
et la mort pour venir ici trouver la misère et la mort. Des hommes et
des femmes qui voulaient être libres et croyaient cela possible.
J'ai vu les humains se haïr dans différentes langues, en implorant différents
dieux qui voulaient tous leur tribut de sang.
J'ai vu des gens s'aider aussi. Se battrent, être vaincus, se relevés
et se battre encore.
J'ai vu la misère des pauvres et la richesse des riches, et la misère
des riches et la richesse des pauvres.
J'ai vu un cycle sans fin de massacres succéder à d'autres massacres.
J'ai vu un cycle de guerres. La dernière, puis la dernière des dernières,
puis encore une autre et une autre, toujours la première pour le premier
mort et aussi la dernière, et la même couleur pour le sang.
J'ai vu l'espoir sur la figure d'un homme, et le désespoir sur celle d'une
femme, et le désarroi dans les yeux d'un enfant regardant sa mère périr
des mains de son père.
J'ai vu des hommes et des femmes s'embrasser, des couples s'embraser,
des jeunes gens, des plus vieux, unis dans une étreinte, tordus dans la
jouissance.
J'ai vu un monde où tout grouille. Un monde à faire, à défaire, à refaire.
Un nouvel ancien monde et un ancien nouveau monde.
J'ai vu des foules crier, le poing levé : « No paseran! ».... Mais ils
passaient quand même, ils passaient toujours, écrasant les cris de leurs
bottes.
J'ai vu un siècle semblable au précédent, un millénaire semblable au précédent.
J'ai vu la barbarie très, trop, souvent, et aussi l'amour toujours....
J'ai vu tellement, tellement de choses...
Mais je n'ai jamais vu l'océan.
Pierre Rivet
juin 2005