Gommes de rue

un poème de Richard Monette


(Ou le vent d’heures itinérant)

Mâche, mâche et mâche encore. Ça marche.

Marcher.

                Je marchais postulant à si peu d'espérance qu’imposer mes semelles aux silhouettes de la nuit consenties par le clair de lune, me battait les tempes à rompre les ordinaires. Noires, croches et oblongues, des images sombres d’existences obliques s’allongeaient en de gigantesques et monstrueuses limites incertaines et secrètement sonores. La route boulimique, étroite d’esprit, n’offrait que peu d’espace aux piétons obèses et moins encore aux anorexiques échos logiques. Sans gêne, la circulation sanguine, pression pratiquée par l’exode vers les banlieues des travailleurs urbains, s’étirait en d’horribles serpents cacophoniques. «Sept poteaux faire le tour» selon Gaston Miron, «On n’a jamais vu ça un homme qui se mange».

La ville vomissait ses voisins.

                    Je mâchais une gomme depuis trop longtemps. Rageusement, je l’ai crachée l’écrasant sous mon soulier pour l’anéantir lourdement et sans tendresse. Oui, l’enfouir au cœur de l’asphalte noire. Bien sûr, je ne m’illusionnais plus, chaque pas placé devant l’autre me rapprochait d’un lendemain intangible. Ce dernier geste, de désespoir, par dépit même, ne pouvait au mieux que me ralentir. Je collais, arrachant péniblement un talon sur deux au traître bitume. Je me sentais responsable et révolutionnaire, marqué d’un masque sordide et squelettique. Une saleté de plus sur la chaussée… «Marcher vers demain!». Quelle ironie! Puis j’ai oublié cœur, douleurs et leurre.

Le temps comme un vieux truck de vidange m’est passé dessus.

                    Un pied dénudé, lézardé, rouge et bizarrement mobile, semble agité comme pour dire «au revoir!» Il fait froid. Je le sais. Est-ce certain? Je suis un peu confortable alors que le passé comme une file infâme devrait s’autodétruire. Je n’ai plus crainte d’avoir mal. J’ai même pas mal pantoute. C’est trop facile.

Je marche vers l’inconnue sans souffrir.

                    Je pourrais me rendre là où l’avenir comme un diamant serait ouaté, sublimé et nombreux comme des nues âgées, La neige y serait chaude peut-être, et y peindre des pistes effacerait affectueusement mais peu le passé. L’air pâle et parfumé mériterait ces apaisants bruits agricoles, forestiers et aquatiques. La pollution serait un mot piège dans les quizz historiques et familiaux. Mes idées rampantes comme des milles pattes peureux, s’étioleraient aveugles dans toutes les directions. Elles fuiraient mon cœur ouvert, éventré comme un vieux coffre fort évidé. Alors! Me croyez-vous? Il y a ces voleurs professionnels qui peaufinent depuis ma naissance de me subtiliser mon essence! Mon naître à moi!

Comme un pouls pédestre sans art mûr, ni caoutchouté, mes sens cibles…

                    …reculer sur l’autre route. Ah! L’amer croute. Mon gros orteil en marge du trafic, d’influence gênante commençait dramatiquement à manifester sa colère à tarses doux, l’heureux, martelant de rouge comme une liste mes colories de rêves irréalistes et libérateurs. Je ne savais vraiment pas arrêter ça. Sans comprendre mes déplacements hospitaliers, accélérant la cadence, aux creux de mes oreilles chahutant comme des corbeaux, mes tympans enflammés de percussions stridentes perçurent soudainement cette phrase de Martin Gauthier que nous chantonnions en chœur dans le bus de la rue Sherbrooke est à la fin de l’adolescence. Comme dans les cauchemars j’ai hurlé au temps de s’arrêter.

Ce qu’il fit.

                        Je me voyais le gros orteil entre les dents, doucement heureux. Je flottais parmi des atomes ouvriers et des infirmes d’hier, dans l’aire comme une poète tisserande de toiles d’araignées tel le penseur de Rodin qui se scrute obstinément le pied de marbre. Et, cette mélodie qui s’insinuait dans mes neurones me portait immatériel au loin intensif sur des croches et des noires… et rondes oblongues…

« Mon-pied-y’é-benne-trop-compliqué-je l’-com-pren-drai jamais »
« Mon-pied-y’é-benne-trop-compliqué-je l’-com-pren-drai jamais »

                        Une litanie jaillit d’autrefois, bien vivante. La rengaine circulaire pompa des secondes chanceuses dans mes veines et bientôt ce chant comme un vendeur de balayeuse se plaqua la cheville dans la porte. Plus possible de refermer. Il allait vraiment entrer ce con. Il était là plus fort que moi et installait son harnachement de tubes flexibles, de moteurs centrifuges et de filtres éther d’arômes, m’obligeant à vivre en corps. Ah! Quel poix tout de même ces vents d’heures d’air sans poussière.

Et c’est alors que je gravis la marche du podium, vainqueur des pressions qui vous écrasent en gomme de rue.
 

Richard Monette
avril 2009


 
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