un poème en prose de Richard Monette
Elle s’invite toujours lorsque je m’absente.
Autour, vraiment partout autour il n’y avait que des angles laids. Il fallait éviter d’être blessé parmi tous ces miroirs et ces téléviseurs penchés. Envahi par ces falaises acérées, il me fallait ramer sans membre pour ne pas sombrer mollement telle une masse d’hommes noyée au ressac de vagues mots et d’inaudible musique assourdissante. L’ambiance telle des dinosaures de plâtre imposait sa fragilité sobre et blême, irréellement cassable et lamentable. Ahanant sans peur et sans heure, j’étais seul inéluctable artefact. J’étais à refléter, voûtant les angles comme dans un poème kébékwa ke‘j su. J’ai du faire répéter la serveuse plusieurs fois. Je ne décryptais rien. Je ne débrouillais plus rien et depuis un petit moment déjà, trop long, j’assimilais de moins en moins bien. Je devais revenir. Être là. Hélas! Las.
Là, me voyant nu dans ce miroir sournois. Mon pauvre crane squelettique qui n’ouïe ni dit m’offrait a la vue nul et vulnérable tel un prêtre pénitent se purifiant à la rivière salvatrice. J’étais moine parmi des méandres catholiques serpentant un désert d’enfer. J’étais moins blessé qu’isolé comme un Inuit aux soins intensifs dans un hôpital de Montréal au mois de juin 2010, alors que ses proches cherchent en vain refuge et réconfort dans Villeray. J’étais dans Toronto chez les musulmans et les conservateurs qui bouffent tous du bœuf. Où est Saint-Hubert?
Richarchant ma source mammaire. Il fallait que je me réintègre, là-bas d’où je suis. Surtout être en corps mais aussi je ne voulais pas heurter l’autre. Ce contact réel. Elle...
La jeune serveuse, très gentille et patiente, un tantinet sautillante dans un jeans bleu serré et affublé de poches arrière brillantes, se meublait d’un sourire inestimable et beau. Son encolure pointue comme une invitation aux yeux faciles ne détrônait que maladroitement la splendeur de ses lèvres accueillantes a mon regard déstabilisé et perdu. À mon front fauve, ses yeux étoilés enfouissaient d’inoffensifs rayons qu’elle possédait pointus mais puérils. En vain, elle ne savait plus comment si prendre pour obtenir ma commande. En se dodelinant d’un pas immobile sur l’autre, sa tête ondulait musicalement comme si elle accompagnait la lourde complainte circonvoisine. Je ne voyais rien comme un malentendant fasciné par la lenteur magique du mouvement de sa bouche. Je n’entendais rien de plus qu’un non-voyant sensible au timbre mélodique des sons compromis entre ses dents que son attrayant accent d’anglaise alignait impeccablement comme du silence. Au travers ce temps d’arrêt sur image surréaliste, sa mâchoire d’ivoire animée d’émotions fossiles ne se moquait pas de moué, pas là tsé, pas maintenant. Pas elle. Et je n’étais pas là. Pas là tsé et pâ moué.
Richard
Monette
Juin 2011