L'attente

une nouvelle de Tom Gwriter


Parfois certaines journées, d’apparence routinières et sans relief, nous gratifient d’agréables surprises. Ce vendredi-là ne fit pas exception à cette règle immuable du quotidien.

Un soir ordinaire, le ciel était gris et, même si la douceur automnale commençait à poindre, l’hiver pouvait revenir une fois de plus, dans une ultime vague, comme pour nous rappeler que le temps des réjouissances n’était pas encore arrivé.

Et pourtant, bravant l’archétype spleenétique du sempiternel « métro – boulot – dodo », le destin mit sur ma route une de ses malices dont on ne saurait se lasser.

Poussant la porte de la grille qui marque la limite entre le monde des autres et l’univers cossu et familier de ma résidence, je l’aperçue. Elle était assise sur les marches de l’escalier donnant accès au hall du bâtiment situé juste en face du mien. Je ne pouvais la quitter des yeux pendant que je remontai doucement l’allée qui se faufile entre les différents immeubles, d’autant que les siens semblaient errer dans le vide, tant elle était absorbée par la musique jouée par le lecteur MP3 qui dépassait de sa poche. Je profitais donc de mon invisibilité temporaire pour apprécier chaque détail de sa silhouette, chaque vêtement, ses chaussures chic, ses bas à motifs, sa jupe noire qui s’arrêtait à la naissance des genoux, son manteau de mi-saison …

Évidemment je m’attardais sur son visage, magnifique, angélique, sa bouche bien dessinée, sa lèvre inférieure qui faisait un léger mouvement de va et vient contre ses incisives, délicatement, comme une caresse. Ses cheveux blonds mi-longs étaient bien lissés, légèrement repoussés dans le dos, laissant apparaître son cou gracile.

Bien entendu elle finit par me remarquer et, en croisant son regard bleu-vert, je ne pus m’empêcher de sourire. Elle me regarda et le temps sembla s’arrêter. M’avait-elle vu la dévisager, la détailler ? C’était terriblement gênant : je ne pus que me considérer comme un goujat qui aurait profité d’un instant d’inattention de sa part pour voler son image et la graver dans mon esprit et mes fantasmes.

Toutes ces pensées négatives s’évanouirent quand elle me sourit à son tour. Je ressentis alors cette chaleur qui monte du ventre et envahit tout le corps dans une explosion de sensualité que l’on essaie vainement de cacher en baissant les yeux et en continuant son chemin, mais que les joues rougies ont de toute façon trahie.

Je rentrai dans mon appartement, et une fois que la porte fût refermée derrière moi, je fis une pause. Je souriais bêtement ; oui, c’était finalement une belle fin de journée.

La réalité me rattrapa très vite, je devais me dépêcher, aller faire quelques courses avant de me changer pour enfin aller rejoindre un groupe d’amis. A en juger par l’heure tardive, il était clair que je serais très en retard si je ne m’activais pas.

Je ressortis pratiquement aussitôt, m’étant juste délesté du sac contenant mon ordinateur ainsi que quelques papiers et affaires de travail.

Elle était toujours là, impassible. Elle attendait. Quelque chose ? Quelqu’un ? Evidemment j’eus envie de répondre : moi ! Mais le romantisme a ses limites que la raison rappelle.

Je lui souris une deuxième fois et elle répondit instantanément ; oui, décidément, c’était une très belle fin de journée.

Je me rendis à la supérette la plus proche, je n’achetai pas la moitié de ce que j’aurais du, sans même m’en rendre compte je me dépêchais, je courais, je volais ? En rentrant, je n’avais qu’une peur : et si cette fin de journée n’était pas si belle ?

Elle était toujours là. Je remerciai tous les dieux auxquels je ne crois pas et me hâtai de me débarrasser de mes cabas, pour ressortir instantanément, prétextant intérieurement une soudaine envie de fumer une cigarette.

J’étais bien décidé à lui parler cette fois. J’avais pris trop de risques, il fallait agir avant qu’elle ne disparaisse. En sortant de mon immeuble, je lui lançais un sourire de compassion tout en indiquant ma montre. Elle pouffa puis opina de la tête avec un regard amusé.

Je lui lançais : « Comment peut-on vous faire attendre de cette manière ? »

Elle enleva ses écouteurs en me demandant de répéter, ce que je fis tout en m’approchant d’elle. La conversation était lancée.

Elle me répondit très vite qu’elle rendait visite à … ses parents.

Mon esprit se mit en branle : ses parents ? Donc pas un mari, pas un amant.

Elle n’avait pas d’anneau au doigt. Elle venait voir ses parents toute seule, aucun enfant à côté d’elle. Cette analyse rapide et probablement bâclée me conforta dans mon opinion : elle était célibataire.

Elle reprit la parole en me disant qu’elle était visiblement arrivée trop tôt, et ayant oublié son portable, elle devait se contenter d’attendre, ce qu’elle faisait depuis plus d’une heure.

Une fois de plus je me rendis compte de tous les évènements qu’il fallait cumuler pour arriver à une rencontre. Certains appellent ça le destin, d’autres parlent de coïncidences ou louent le Seigneur.

Mais pour que nous soyons là, à cet instant, tous les deux, il avait fallu qu’elle arrive plus tôt, que ses parents soient absents, qu’elle ait oublié son portable, qu’une soirée avec des amis organisée en dernière minute m’ait poussé à quitter le travail une heure avant ce que j’avais prévu, et qu’il fasse suffisamment doux pour qu’elle attendit dehors, sur les marches de l’immeuble situé juste en face du mien.

Je lui proposai d’utiliser mon téléphone en espérant qu’elle refuse, qu’elle se trompe de numéro, que ses proches ne décrochent pas, tout pour que ce moment se prolonge.

Elle me remercia mais elle ne connaissait pas le numéro par cœur ; nous en sommes tous là, nous n’avons plus besoin de retenir ce qui est toujours à portée de main, gravé dans la mémoire d’un cellulaire.

Soulagé, heureux, je lançai une discussion qui dura de longues minutes. Nous parlâmes de tout et de rien, de sa vie à Paris, de la mienne ici, de ses origines, de son métier, de toutes ces banalités qui font pourtant partie de ce que nous sommes.

Je la regardai droit dans les yeux, son regard me tenait captif, son sourire m’enchantait, sa voix sonnait comme la plus miraculeuse des symphonies. Nous aurions pu converser ainsi pendant des jours, des mois, d’émoi, d’elle et moi.

Mais comme en paiement de ce doux moment, comme si elle regrettait d’avoir été si généreuse, la vie reprit ses droits en faisant inopinément sonner mon téléphone. Je ne répondis pas, mais devant le regard interrogateur de ma belle interlocutrice et les appels répétés, je dus consentir à décrocher.

Mes amis m’attendaient … je devais y aller, cette soirée était en mon honneur et je ne pouvais me décommander maintenant.

Je dus me résoudre à la laisser et je courus jusque chez moi en lui disant que je me dépêchais de revenir.

Quelques minutes après je ressortis, changé, recoiffé, avec la ferme volonté de discuter encore un peu avec elle, avec la charmante …

Je réalisai que trop absorbé par elle, par notre conversation, je ne lui avais même pas demandé son prénom … je ne lui avais pas donné mon numéro, ni demandé le sien.

Ces erreurs que je ne commets pourtant jamais, je les avais faites ce soir-là, et pire, je les avais faites avec … elle.

Et en ressortant je vis qu’elle n’était plus là … ses parents avaient du rentrer ; non à y réfléchir cette fin de journée n’était pas si belle.

J’ai attendu à mon tour, pendant d’interminables minutes, espérant qu’elle revienne juste un instant, qu’elle me donne un moyen de la revoir, de lui parler encore.

Mais elle ne vint pas, et je dus me résoudre à rejoindre mes amis qui n’arrêtaient pas de faire sonner ce maudit cellulaire qui venait de gâcher ce moment délicieux, ce rêve désormais envolé.

Je ne fis que penser à elle tout le reste de la soirée. Il fallait que je trouve un moyen de lui donner mon numéro, mon e-mail, mon adresse postale, quoi que ce soit qui pourrait lui permettre de me contacter … si bien sûr elle en avait autant envie que moi …

En rentrant j’avais trouvé une solution : je laisserais une lettre accrochée à la porte du hall de cet immeuble qui la tenait captive, ce labyrinthe plein d’autres qu’elle et qui m’empêchait de la trouver.

Cette lettre je pris le temps de l’écrire, de la plier soigneusement, de la mettre dans une enveloppe qui, en guise de destinataire, portait la mention suivante : « A votre attention, chère inconnue du vendredi soir dont l’attente me permit de faire la connaissance ».

Puis, à l’aide de ruban adhésif, je l’avais collée sur la vitre de la porte d’entrée, tout le monde la verrait, mais j’espérais qu’elle se reconnaitrait et qu’elle seule la prendrait.

La lettre disait :

« Chère inconnue,

Merci pour ce merveilleux moment que vous m’avez offert. J’ai réellement apprécié chaque seconde de notre trop courte discussion de vendredi et j’espère qu’elle aura au moins permis de rendre votre longue attente plus agréable.

Trop perdu dans vos yeux, trop absorbé par votre voix envoutante et trop emporté par la brutalité de ce coup de téléphone venu interrompre mon errance, j’ai omis de me présenter et le temps de revenir vous aviez disparu.

Je m’appelle Tom, et cela aurait été un véritable plaisir de prolonger cet instant passé en votre compagnie. Aussi vous trouverez mon adresse e-mail en post-scriptum de cette lettre. Libre à vous de l’utiliser ou non, votre silence serait compréhensible, même si j’avoue qu’il me serait pesant.

Cette initiative de vous laisser un message accroché à une porte, tel une bouteille lancée à la mer, peut paraître folle, peut-être vaine dans un certain sens, mais vous me l’avez inspirée. Et il me plaît à penser que cette simple feuille puisse vous parvenir, plutôt que de tomber entre les mains d’anonymes plaisantins.

Veuillez pardonner mon écriture maladroite, syndrome de ce siècle gouverné par les ordinateurs et leurs claviers, et où les messages manuscrits ne sont plus que des souvenirs d’enfance.

J’espère que ces quelques mots griffonnés sauront vous toucher, n’ayant d’autre prétention que d’attiser votre curiosité, je fais le vœu que cette humble missive vous donne envie de me répondre.

Quoi qu’il en soit, sachez, ma chère inconnue, que votre sourire, votre regard profond et votre gentillesse ont su m’apporter un peu du soleil qui nous manque tant en ce moment.

Escomptant vous lire bientôt, je vous souhaite, ma chère inconnue, une excellente fin de week-end et un bon retour dans notre belle capitale.

Tom. »

En post-scriptum j’avais ajouté mon adresse e-mail. Commençait alors une toute autre attente …

 

Tom Gwriter
mai deux mille dix

 


 
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